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Full text of "Sanguines"

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SANGUINES 



œUVRES DE PIERRE LOUYS 



ASTARTÉ, poèmes. — 1892 épuisé. 

LES CHANSONS DE BILITIS. — 1894 ..... 1 vol. 

APHRODITE. — 189G 1 vol. 

LA FEMME ET LE PANTIN. — 1898 1 vol. 

LES AVENTURÉS DU ROI PAUSOLE. — 1901. . . 1 vol. 



TL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE 

?0 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. 
15 exemplaires numérotés sur papier du Japon. 
15 exemplaires numérotés sur papier Whatmann. 



PIERRE LOUYS 



SANGUINES 



ONZIÈME MILLE 



PARIS 



BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER 
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 

11, RUE DE GRENELLE, 11 

1903 

Tous droits réservés. 



OîSs 



A MON FRÈRE 



L'H0M3IE DE POURPRE 



L'HOMME DE POURPRE 



Dans les jardins verts de la blanche Ephèse, 
nous étions deux jeunes apprentis avec le vieil- 
lard Bryaxis 

Lui, venait de s'asseoir dans un siège de 
pierre aussi pâle que son visage. Il ne parlait 
point. Il grattait la terre du bout de son bâton 
usé. 

Nous, par respect pour son grand âge et pour 
sa grande gloire plus vénérable encore, nous 
nous tenions debout en face de sa personne^ 



SANGUINES. 



adossés à deux cyprès noirs et n'osant ouvrir lu 
houclie alors qu'il ne disait rien. 

Immobiles, nous le considérions avec une 
sorte de piété dont il semblait avoir conscience. 
Nous lui savions gré de survivre à tous ceux 
que nous aurions voulu connaître; nous l'ai- 
mions de se montrer à nous, simples enfants 
nés trop tard pour entendre les voix héroïques; 
et, pressentant les jours prochains oii personne 
ne le verrait plus, nous cherchions en silence 
les invisibles liens qui l'unissaient à son œuvre 
éclatante. Ce front avait conçu, ce pouce avait 
modelé dans l'argile de l'ébauche, une frise et 
douze statues pour le tombeau de Mausole, 
les cinq colosses dressés devant la ville de 
Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait rêver 
les yeux des femm.es, le formidable Apol- 
lon de bronze et le Séleucos Triomphant de 
la nouvelle capitale... Plus je contemplais 
leur auteur, et plus il me paraissait que les 
dieux avaient dû façonner de leurs mains 
ce sculpteur de la lumière, avant de des- 



L'HOMME DE POURPRE. 



cendre jusqu'à lui pour qu'il les révélât aux 
hommes. 

Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un 
cri de gaieté : le petit Opliélion bondit entre 
nous. 

— Bryaxis! fit-il. Ecoute ce que toute la 
ville sait déjà. Si je suis le premier à te l'ap- 
prendre, je déposerai une fève devant l'Arlé- 
mis... Mais d'abord, salut! J'avais oublié. 

Vite, il nous lit du coin de l'œil un cligne- 
ment qui pouvait passer aussi pour un salut, à 
moins que cela ne voulût dire : préparez-vous 
bien. Et aussitôt, il commença : 

— Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès 
faisait le portrait de la Reine? 

— On m'en avait parlé. 

— Mais la fin de l'histoire, on te l'a dite 
aussi? 

— Il y a donc une histoire? 

— S'il y en a une! Tu ne sais rien! Clésidès 
était venu tout exprès d'Athènes, il y a huit 

1. 



SANGUINES. 



jeurs. On l'amène au palais, la Reine n'était 
pas prête! elle se permeltait d'ùtrc en retard. 
Enfin elle se montre, salue à peine son peintre, 
et pose... si l'on peut appeler cela poser. Il pa- 
raît qu'elle remuait tout le temps, sous prétexte 
que l'amour lui avait donné des crampes. Clé- 
sidès dessinait tant bien que mal, au vol des 
gestes, et de très méchante humeur, comme tu 
.peux l'imaginer. Son esquisse même n'était pas 
faite, quand voici la Reine qui se retourne et 
déclare qu'elle veut poser de dos! 

— Sans raison? 

— Parce que son dos, disait-elle, est aussi 
parfait que le reste et doit figurer dans le ta- 
bleau. Glésidès a beau protester qu'il est peintre 
et non statuaire, qu'on ne tourne pas derrière 
un panneau et qu'on ne peut dessiner une 
femme vue de tous les côtés sur la même 
planche, elle répond que c'est sa volonté, que 
les lois de l'art ne sont pas les siennes, qu'elle 
a vu le portrait de sa sœur en Perséphone, de 
«a mère en Dêmêtèr, et qu'elle, Stratonice, à 



L'HOMME DE POURPRE. 



elle toute seule, posera pour les Trois Grâces. 

— Ce n'est pas bête, ditBryaxis. 
Notre camarade s'offusqua. 

— Pourtant si Glésidès avait répondu non? 
Il en était libre, je pense. On ne donne pas 
d'ordres à un artiste. Cette petite en use avec 
nous d'une façon que nous ne supporterons 
pas. Jamais son père n'aurait fait cola! Lors- 
qu'il mille siège devant Rhodes où Protogène 
travaillait son lasyle... 

— Je sais, dit Bryaxis. Continue. 

— Bref. Clésidès était fort en colère, encore 
qu'il n'en montrât rien* Il termine son étude 
de dos, la Reine se lève, lui demande de reve- 
nir le lendemain, il accepte et la quitte. Bon. 

Ophélion se croisa les bras. 

— Le lendemain, savez-vous qui l'attendait? 
Une servante sur un tabouret. 

— Stratonice, dit-elle, est fatiguée, ce matin. 
Elle ne posera plus, mon maître, et c'est moi 
qui la remplacerai tant que son portrait ne 
sera pas fmi. Ainsi en a-t-elle décidé. 



SANGUINES. 



Nous éclatâmes de rire et Bryaxis lui-même 
ne s'en défendit point. 

Ophélion poursuivait gaiement : 

— L'esclave n'était pas mal faite. Clésidès 
poussa les scrupules jusqu'à lui donner les 
crampes de rigueur afin qu'elle ressemblât 
ainsi de plus près à sa maîtresse. Puis il expli- 
qua d'un ton sec qu'il n'avait plus besoin 
d'elle, et rentra chez lui avec ses dessins. 

— Cette fois, il a eu raison! m'écriai-je. La 
Reine se moquait, vraiment. 

— En chemin, comme il passait le long du 
port marchand, il aperçut un marinier dont 
quelqu'un lui avait dit qu'il voyait la Reine en 
secret, bien que personne n'en eût la preuve. 
C'est Glaucon, vous le connaissez bien. Clésidès 
le manda chez lui, le paya, le fit poser et 
quatre jours plus tard il avait terminé deux 
petits tableaux injurieux qui représentaient la 
Reine entre les bras de cet homme, d'abord de 
face et ensuite de dos... 

— Comme elle l'avait désiré, interrompis-je. 



L'HOMME DE POURPRE. 



— A peu près . La nuit dernfère (à quelle heure ? 
on n'en sait rien), il a fixé les deux planches 
peintes au mur du palais de Seleucos : sans 
doute il a pu s'enfuir sur une barque après sa 
vengeance publiée, car on ne trouve sa trace 
nulle part. 

Nous nous récriâmes : 

— La Reine va en mourir de rage ! 

— La Reine? Elle le sait déjà et si elle est 
furieuse au fond, elle le dissimule émerveille 
Pendant toute la matinée, une foule énorme a 
défilé devant ces affiches à scandale. On a pré- 
venu Stratonice, qui a voulu voir, elle aussi. 
Suivie de quatre-vingts personnes de la cour, 
elle s'est arrêtée devant chacun des deux sujets, 
approchant et reculant pour juger tour à tour 
du détail et de l'ensemble... J'étais là, etcomme 
je la suivais des yeux avec frisson, me deman- 
dant qui de nous elle allaitmettre à mort lorsque 
sa fureur éclaterait : « Je ne sais pas lequel 
est le meilleur, dit-elle; mais tous deux sont 
excellents. » 



.10 SANGUINES. 



Bryaxis, au milieu de notre exultation, leva 
simplement les sourcils en donnant à son vieux 
visage les plis de la surprise et de Festime : 

— Elle prouve qu'elle n'est pas moins spi- 
rituelle qu'impudente, fit-il. L'histoire est cu- 
rieuse en effet. Mais comment en êtes-vous si 
fiers, mes enfants? Il me semble que le rôle de 
l'artiste ne vaut pas celui du modèle, dans 
•Fanecdote que je viens d'entendre? 

— Si la Reine avait osé, dit Ophélion, elle 
aurait fait poursuivre Clésidès jusqu'au delà 
des mers, et tuer comme un chien. Mais alors 
tout le pays grec l'aurait traitée en femme bar- 
bare, elle qui veut se croire Athénienne par le 
hasard qui l'a fait naître dans un Parthénon 
devenu Porneion. Stratonice tient l'Asie dans 
sa main comme une mouche, et elle a reculé 
devant un homme qui a pour toute arme une 
boulette de cire. Désormais l'Artiste est le roi 
des rois, le seul être inviolable qui vive sous 
le soleil. Voilà pourquoi nous sommes fiers! 

Le vieillard fit une moue assez dédaigneuse : 



L'HOMME DE POURPRE. It 

— Tu es jeune, répliqua-t-il. De mon temps 
on disait déjà la même formule, et peut-ôtre 
avec plus de raisons. Lorsque Alexandre, timi- 
dement, essayait d'expliquer « pourquoi » tel 
tableau lui paraissait bon, mon ami Apelie le 
faisait taire en disant qu'il prêtait à rire aux 
gamins qui broyaient ses couleurs. Et Alexan- 
dre s'excusait... Eh bien ! je n'ai jamais trouvé 
que ces sortes d'anecdotes valussent le mal 
qu'on se donne pour en faire le récit. Quels- 
que soient le respect ou la hauteur du roi en- 
vers les peintres contemporains, les tableaux 
n'en sont ni meilleurs ni pires : tout cela est 
donc indifTérent. Au contraire, il peut êlre bon 
et même grand, qu'un artiste ose et puisse se 
mettre, non pas au-dessus du roi quelconque 
dont l'armée passe le long de ses murs, mais 
plus haut que les lois humaines, et plus haut 
que les lois divines, le jour où ses muses lui 
commandent de fouler aux pieds tout ce qui 
n'est pas elles. 

Bryaxis s'était dressé. 



12 SANGUINES. 



Nous murmurâmes : 

— Qui a fait cela ? 

— Personne_, peut-etrC; dit le vieillard avec 
im songe dans les yeux. Personne... si ce n'est 
Parrhasios... Et encore fil-il bien?... Je le 
croyais autrefois. Aujourd'hui, je ne sais plus 
que penser. 

Ophélion me jeta un regard étonné. Mais je 
ne pouvais rien lui apprendre. 

— Nous ne te comprenons pas, dis-je à 
Bryaxis. 

Il pensa nous mettre sur la voie. 

— Le Prométhée... fit-il tout bas. 

— Eh bien? 

— Vous ne savez pas?... Vous ne savez pas 
comment Parrhasios a peint le Prométhée de 
l'Acropole? 

— On ne nous l'a pas dit. 

— Vous ne connaissez pas cette horrible 
scène? la tragédie de mort et de hurlements 
d'où «e tableau est sorti dans le sang comme 
rciilViMi d'inic accou'-hée? 



L' no M Mi-: DE pocnpr.E. 13 

— Parle... Dis-nous toute la scène; nous 
n'en savons rien. 

Un instant, Bryaxis suspendit son regard 
sur nos jeunes tètes comme s'il hésitait à 
nous plonger de force un pareil souvenir dans 
lame... 

Puis il se détermina : 

— Eh bien! oui. Je vous la dirai. 



H 



Ce que je vous raconte, mes enfants, s'est 
passé la dernière année de la cent septième 
Olympiade, Tannée même où Platon mourut : 
il y a bien cinquante ans de cela. 

J'étais alors dans Halicarnasse et je venais 
d'achever ma part de labeur au tombeau de 
Mausole le Chevelu : part ingrate s'il en fut 
jamais. Scopas qui nous dirigeait avait trouvé 
bon de décorer tout seul la façade orientale du 
monument, c'est-à-dire qu'à l'heure du matin 
où se font les sacrifices, les marbres de notre 
maître resplendissaient en pleine lumière, et, 
vraiment, on ne voyait qu'eux. A son camarade 
Timothée, il avait attribué la face latérale sud, 



16 SANGUINES. 



un peu moins intéressante et deux fois plus 
étendue. Leolvharès s'était chargé du fronton 
occidental; quant à moi, j'avais pris ce dont 
personne ne voulait, le côté nord, travail 
énorme et perpctu3llement dans l'ombre. Pen- 
dant cinq ans, je sculptai ainsi des Victoires 
et des Amazones qui vivaient au soleil comme 
des femmes, mais chaque fois qu'il me fallait 
en fixer une po ur toujours dans la zone obscure 
du mausolée, il me semblait la voir mourir, et 
je pleurais, mes petits enfants. 

Enfin, ma tache vint à son terme. Je me 
préoccupai de rentrer en Attique. Cette année- 
là, comme aujourd'hui, la mer Egée était peu 
sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. 
Athènes, d'ailleurs, était vaincue. Le jour où 
je voulus partir, je ne trouvai pas d'armateur 
qui se souciât d'aller au Pirée. Les Gariens, en 
bons négociants, se retournaient vers le vain- 
queur, et dès que la prise d'Olynthe eut fait 
tomber Khalkis dans les mains du Macédo- 
dicn, tous les marchands d'IIalicarnasse gon- 



L'HOMME DE POURPRE. il 

fièrent leurs voiles vers l'Eubée pour y vendre 
des robes de Gos avec des courtisanes de Cnide. 

Moi aussi, je partis pour Klialkis. L'Euripe, 
me disais-je, n'est pas large, et d'Aulis, par 
Tanagre et la route d'Akharnées, j'aurai 
bientôt gagné Athènes. Ce voyage sur mer fut 
désagréable; on me traita fort mal dans mon 
coin, où pourtant je tenais peu de place. Mon 
nom alors n'avait pas le même son qu'aujour- 
d'hui sans doute, et le Mausolée était trop 
neuf pour mériter qu'on l'estimât. Les autres 
passagers se contentaient de savoir que j'étais 
citoyen d'Athènes, et cela suffisait bien pour 
qu'ils se moquassent, puisque Athènes était 
malheureuse. 

Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes 
des hauteurs orientales, lorsque nous abor- 
dâmes à Khalkis au milieu d'une foule im- 
mense. Je m'y perdis avec plaisir. 

En interrogeant quelqu'un, j'appris qu'il 
y avait hors des portes un extraordinaire mar- 
ché. Philippe, à la chute d'Olynthe, après avoir 



18 SANGUINES. 



rasé la ville, avait emmené en esclavage la 
population tout entière : environ quatre-vingt 
mille têtes. La vente avait lieu depuis deux 
jours. On comptait qu'elle durerait trois 
mois. 

Aussi la ville regorgeait-elle d'étrangers, 
d'acheteurs et de curieux. Mon interlocuteur, 
qui était marchand de vins, ne se plaignait pas 
de cette cohue; mais il me confia que son voi- 
sin, lequel vendait à l'ordinaire des esclaves 
cotés fort cher, s'était ruiné du jour au lende- 
main, tant la baisse avait été prompte. J'entends 
encore le tavernier me dire avec de grands 
gestes : 

— Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce 
que cela vaut, par les dieux! Quand on en 
achetait douze pour cultiver une plaine, on 
comptait bien douze sacs d'or frappés à la 
chouette ! Eh bien ! va, va marquer les prix ; 
le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge 
par là des autres ! Jamais cela ne s'est vu ! 11 y 
a trois mille vierges au marché : on les écoule 



L'HOMME DE POURPRE. 10 

à vingt-cinq drachmes; ne crois pas que je parle 
au hasard : vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit 
drachmes lorsqu'elles ont la peau très blanche. 
Ah ! Philippe est un grand roi ! 

Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de 
lui, et je suivis la multitude jusqu'au delà des 
portes ouvertes, dans la vaste prairie en pente 
où les Olynthiens étaient parqués. 

A grand'peine je me frayais un chemin entre 
les groupes en mouvement, et je ne savais plus 
dans quel sens diriger une marche si contra- 
riée, lorsque je vis passer devant moi un cor- 
tège extravagant et majestueux devant lequel 
la foule s'écartait. 

Six esclaves sarmates s'avançaient deux par 
deux, chacun portant une charge d'or et des 
coutelas à la ceinture. Derrière eux, un négril- 
lon tenait horizontalement comme une patère 
à libations, une longue crosse de cèdre rose 
serrée par un lacet d'or : la canne auguste du 
Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronne 



20 SANGUINES. 



de llcurs, la barbe imprégnée de parfums, sou- 
tenu par les deux épaules aux cous de deux 
jolies filles, enveloppé dans une robe de pourpre 
dont la surface était énorme et repoussant les 
herbes avec ses larges pieds, je vis Parrhasios 
lui-même, semblable au Bakkhos indien, et ses 
yeux s'abaissèrent sur moi. 

— Si tu n'es pas Bryaxis, me dit-il en fron- 
çant le sourcil, comment te permets-tu de 
prendre son visage? 

— Et toi, si tu n'es pas le fils de Sémélé, qui 
t'a donné ces vastes boucles, cette stature dio- 
nysiaque et cette robe de pourpre tissée par les 
Grâces de Naxos? 

Il sourit. Sans même dégager son bras du 
soutien charmant qui l'élargissait, il me tendit 
comme un plat d'or par-dessus une courtisane, 
sa grande main chargée d'anneaux, et serra la 
mienne sur un sein découvert. 

— Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, 
prends mon ami d'un bras qui lui soit doux, et 
continuons notre promenade. Bientôt le soleil 



L'HOMME DE POURPP.E. 2:4 

serait trop ardent pour que ton fard n'en souf- 
frît point. 

Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrha- 
sios imprimait à la marche un balancement 
vaste et scandé, pompeux comme un hexamètre 
où le petit pas des femmes eût battu le dactyle. 

En trois mots, il s'enquit de mes œuvres et 
de ma vie. A chacune de mes réponses, il disait 
vivement : « C'est pariait », afin de couper 
court aux explications. Puis il se mit à parler 
de lui. 

— Comprends bien que je t'ai pris sous ma 
protection, disait-il, car pas un citoyen d'Athè- 
nes, hors moi seul, n'est en sûreté chez le Ma- 
cédonien, et si le moindre différend t'avait 
conduit devantla justice, je n'aurais pas donné 
deux oboles, ce matin, de ton indépendance. 
Désormais, te voilà tranquille. 

— Je ne suis pas, répondis-je, d'un naturel 
tremblant; mais je ne doute guère qu'ici même 
et si tu donnais ton nom... 

— C'est fait, déclara-t-il. Je me suis annonce. 



t2 SANGUINES. 



Lorsque Philippe a su que je lui faisais l'hon- 
neur de visiter sa nouvelle ville oii il n'installe 
que des goujats, il a dépêché sur ma route à dix 
stades du pont de l'Euripe un officier de son 
palais. Cet homme m'apportait des présents 
royaux, entre autres six colosses du Nord et 
les deux belles filles que tu vois : la force pour 
m'ouvrir la marche, la grâce pour fleurir ma 
personne. 

— Des Macédoniennes? demandai-je. , 

— Macédoniennes de Rhodes! firent-elles 
^n éclatant de rire. 

Et Parrhasios, d'un geste généreux, con- 
clut : 

— Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, j'en 
ai laissé d'autres avec mes bagages ; mais tu 
peux être seul, ami : accepte ces roses de ma 
main. Leur jeune peau doit être éclatante sur 
un tapis de pourpre sombre. 

Nous approchions du grand marché. Il s'ar- 
rêta, et, me regardant : 



L'HOMME DE POURPRE. 2'S 

— Au fait, tu ne me demandes pas ce que 
je viens chercher icil 

— Je n'osais. 

— Le devine s- tu? 

— Non certes. Je ne pense pas que tu veuilles 
un esclave, puisque Philippe te donne les siens. 
Ni une femme, puisque celles-ci... 

— Je suis venu d'Athènes à Khalkis pour 
trouver un modèle, mon petit. Te voilà tout 
surpris. Je m'y attendais bien. 

— Un modèle? 11 n'y en a donc plus entre- 
l'Académie et le Pirée? 

— Environ quatre cent quarante mille, pour 
moi, dit Parrhasios orgueilleusement; la popu- 
lation de TAltique. Et cependant je cherche un 
modèle au marché des Olynthiens. Voici pour- 
quoi. Tu vas comprendre. 

Il se redressa : 

— Je fais, dit-il, un Promélhée. 

En prononçant un pareil nom, il resta la 
bouche ouverte et toute l'horreur de son sujet 
passa dans le pli de ses sourcils. 



— Des Promélhées, tu le sais, il y en a sous 
tous les portiques. Timagoras en a vendu un. 
ApoUodore en a tenté un autre. Zeuxis a cru 
pouvoir... mais pourquoi rappeler tant de 
piteuse peinture? On n'a jamais fait de Pro- 
méthée. 

— Je le crois, répondis-je. 

— On a représenté des paysans nus attachés 
sur des rochers de bois et le visage tordu par 
je ne sais quelle grimace qui trahit un mal de 
dents; mais Prométhée Forgeron du Feu, Pro- 
méthée Créateur de l'Homme et sa lutte avec 
l'Aigle-Dieu entre le Caucase et la Foudre, ah ! 
non! Bryaxis! on n'a pas fait cela. Ce Promé- 
thée grandiose, je le vols comme ta face, et je 
veux en clouer l'image à la muraille du Par- 
thénon. 

Disant cela, il quitta l'appui de ses deux 
femmes, prit sa canne d'or au petit porteur et 
traça de grands gestes dans l'air. 

— Depuis deux mois j'y travaillais, j'avais 
trouvé des rochers superbes dans les domaines 



L'IIOMiME DE POURPRE. 25 

de Kralès au promontoire d'Astypalée. Toutes 
mes études étaient finies. Le fond démon pay- 
sage : prêt. La ligne de la figure : en place. Et 
tout à coup me voici barré : je ne peux pas 
trouver une tête. Ohl s'il s'agissait d'un Hermès, 
d'un Apollon ou d'un Pan, tous les citoyens 
d'Athènes seraient fiers de poser chez moi ; mais 
prendre pour modèle un homme dont le génie 
resplendisse sur le visage et ligoter cet homme 
par les pieds, par les poings, sur la charpente 
d'un praticable, tu le vois bien, ce n'est pas 
possible. On ne peut disloquer ainsi que les 
membres d'un esclave. Et ces gens ont des têtes 
de brutes ! Ce sont des Encelades, des Typhons ; 
ce ne sont pas desProméthées. Pourquoi? parce 
que nous manquons d'esclaves qui aient été de 
libres Hellènes. Eh bien! Philippe nous en ap- 
porte ; je suis venu les prendre où il les vend. 
Je frémis. 

— Un Olynthien? dis-je. Un allié vaincu? 
Mais où comptes-tu faire ce tableau ? 

— A Athènes ! 



SANGUINES. 



— Sur le sol d'Athènes ton esclave scia 
libre. 

— Il sera selon ma volonté. 

— Mais alors, si tu le traites en captif, n'as- 
tu pas peur que les lois... ? 

— Les lois? dit Parrhasios avec un sourire. 
Les lois sont dans ma main comme les plis 
de ce manteau, que je jette derrière mon 
épaule. 

Et d'un mouvement magnifique, il s'enve- 
loppa de pourpre et de soleil. 



m 



Le marché aux Olynthiens s'étendait devaiit 
nous. 

A perte de vue, et formant en ligne droite 
six larges voies parallèles, des estrades de 
planches étaient dressées sur des tréteaux de 
hauteur médiocre qui montaient environ à mi- 
cuisse des passants. 

La population de toute une ville se massait 
là devant une seconde foule : l'une, marchan- 
dise, et l'autre, acheteuse. Quatre-vingt mille 
hommes, femmes, enfants, les mains liées der- 
rière le dos, les pieds entravés de cordes lâches, 
attendaient, la plupart debout, le MaUre incon- 
nu qui les emmènerait vers un point mysté- 



^8 SANGUINES. 



rieux de la terre hellène. Un soldat en gardait 
quarante et s'improvisait crieur d'hommes. 
Derrière les tables, des serviteurs ramassés 
dans les faubourgs, faisaient circuler l'eau et 
le pain nécessaires à la nourriture de cette 
multitude asservie, et un grand bruit s'élevait 
toujours, comme la voix perpétuelle d'une fête. 
Parrhasios pénétra dans la rue principale où 
s'exposaient à droite et à gauche, nus comme 
un peuple de marbre, les jeunes gens et les 
jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts 
prix. A mon étonnement, je ne surpris rien de 
morne dans leurs regards plutôt curieux. La 
douleur humaine a son terme que la jeunesse 
voit venir bientôt. Depuis la ruine de leurs 
maisons, ces beaux êtres avaient usé jusqu'au 
bout tout ce qu'ils pouvaient donner de jours 
et de nuits à l'appréhension ou au désespoir : 
rien n'en paraissait plus sur leurs physiono- 
mies. Les jeunes gens sans doute avaient repris 
confiance dans leur évasion future. Peut-être 
les jeunes filles songeaient-elles à l'amour dont 



L'HOMME DE POUHPUE. 29 



on allait combler leur couche et qu'elles mécon- 
naissaient assez pour le convoiter, quel qu'il 
fût. Bref, par inconscience ou par bravade, ils 
aiïectaient une bonne humeur. 

La foule autour d'eux se poussait, empressée 
à l'examen, plus indécise devant l'achat. Peu 
d'hommes se décidaient vite au milieu d'une 
telle mise en vente. On touchait beaucoup aux 
esclaves. Des mains éprouvaient les muscles 
d'une jambe, la délicatesse d'une peau, la fer- 
meté d'un sein tendu, la carrure d'un poing 
viril. Et puis ces gens passaient à l'estrade voi- 
sine, espérant trouver mieux encore. Parrha* 
sios fit halte un instant aux pieds d'une adoles- 
cente élancée, dont la longue forme blanche 
était une harmonie. 

— Voilà, dit-il, une belle enfant. 
Aussitôt le vendeur se précipita : 

— C'est la plus belle du marché, seigneur. 
Vois comme elle est droite ! et comme elle est 
blanche ! Seize ans depuis hier... 

— Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même. 

3. 



30 SANGUINES. 



— Tu mens, par Dzeus ! Elle n'en a que 
seize, seigneur^ il ne faut pas la croire. Regarde 
ses cheveux noirs relevés par le peigne. Quand 
elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. 
Regarde ses mains, ses longs doigts qui n'ont 
pas même touché la quenouille. Elle est fille 
d'un sénateur... 

— Ne parle pas de mon père, fit-elle très 
gravement. 

— Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, 
affirma le vendeur. Elle est belle comme une 
Néréide, souple comme une épée, douce 
comme une biche au bois, — enfin voici qui 
vaut tout le reste : vierge comme à sa naissance. 

Et la brusquant de ses mains cyniques, il 
nous en découvrit la preuve. 

Parrhasios battait le sol sec du bout de sa 
canne sonore. 

— Vierge, dit-il, je n'y tenais pas. II me 
suffisait qu'elle fût belle. Ote-lui ces entraves 
qui nuisent à sa grâce, et, vite, qu'elle remette 
son vêtement. Je l'achète. Quel est son nom? 



L'HOMME DE POURPRE. 31 

— Artémidora, dit-elle. 

— Eh bien, Artémidora, sache que tu es 
désormais à la suite de Parrhasios. 

Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïve- 
ment : 

— Tu es... tu serais le Parrhasios que... 

— Je le suis, répondit son maître. 

Et la remettant à la garde des gens qui 
l'accompagnaient, il reprit sa marche en 
avant. 

Puis il daigna m'expliquer : 

— Ecartelée sur le Caucase, cette jeune fille 
offrirait un charmant spectacle. Cependant je 
ne l'ai pas prise à dessein d'achever avec elle 
le Prométhée dont je t'ai parlé. Elle me servira 
de modèle pour certains petits tableaux ob- 
scènes, auxquels je délasse mon esprit pen- 
dant mes heures de loisir, et qui sont loin d'être^ 
tu le sais, la moins noble partie de mou 
œuvre. 

Nous marchâmes longtemps devant les tré- 
teaux. La foule avait encore grossi. Le soleil 



32 - SANGUINES. 



devenait plus difficilement tolérable dans cet^e 
vaste plaine sans ombre, au milieu d'un peuple 
houleux. Artémidora s'était orne'e d'abord de 
sa tunique blanche, puis de la ceinture des 
vierges remontée au-dessous des seins, et ses 
cheveux disparaissaient dans le sommet d'un 
voile bleuâtre qui enveloppait tout son corps. 
Elle se retournait souvent pour nous voir; et 
je m'aperçus alors qu'en s'habillant soudain 
elle avait revêtu presque une âme nouvelle. 
Son visage s'était métamorphosé. Elle nous 
observait avec inquiétude, comme si elle avait 
cherché à savoir lequel de tous ces hommes 
allait lui faire outrage, et oubliant déjà dans 
quelle nudité nous avions connu sa personne, 
elle repoussait son voile plissé avec ce joli 
mouvement du coude gauche en arrière qui 
veut dissimuler le globe de la croupe. 

Déjà nous avions parcouru la moitié de la 
rue principale, quand Parrhasios s'arrêta. 

— Non, me dit-il, ce que je cherche n'est pas 
ici. La jeunesse du corps et la beauté du front 



L'HOMME DE POLRPRE. 33 

ne se rencontrent point ensemble. Aussi bien 
Prométhée n'est-il pas un éphèbe. Coupons 
court vers la droite; suivons au hasard : j'ai 
plus de chances de trouver mon homme parmi 
les esclaves de second prix. 

A peine avions-nous fait trois pas dans la 
deuxième allée à droite, il étendit les mains 
et cria :| 

— Le voici! 

Je m'approchai avec curiosité. 

L'homme qu'il me désignait ainsi touchait à 
la cinquantaine. De très haute taille et de pro- 
portions excellentes, il avait le front large, 
l'arcade sourcilière puissante et musclée, le 
nez robuste et géométrique, les narines épa- 
nouies, les oreilles profondes. Ses cheveux 
étaient gris, sa barbe encore brune, courte 
et roulée en boucles rondes aussi expres- 
sives que ses traits. Les fortes attaches de 
son cou formaient une sorte de piédestal, 
qui donnait, par un singulier rappoi t, une 



34 SANGCTINES. 



autorité plus grande à l'intelligence de ses 
yeux. 

Parrhasios l'intei^pella : 

— Comment t'appelles-tu? 

— Outis. 

— Je ne te demande pas de littérature, mon 
brave, mais le nom que tu as reçu de ton père, 
et tu me répondras, je pense? 

— Depuis un mois je m'appelle Outis. Si 
j'ai porté un nom ancien, il ne me plaît pas de 
te dire lequel. 

— Pourquoi? 

— Ni de te dire pourquoi, fils de chien 
Parrhasios, hors de lui-même, devint plus 

rouge que son manteau. Le vendeur, tout 
alarmé, avança des bras suppliants. 

— Ne l'écoute pas, seigneur, il parle comme 
un insensé. Et c'est pure malice de sa part, 
car il a plus de cervelle que moi. Il est méde- 
cin. Pour la science comme pour l'habileté, il 
n'avait pas son pareil dans Olynthe. Je te dis là 
ce que tout le monde répète, car il était célè- 



L'HOMME DE POURPRE. 3o 



bre jusqu'en Macédoine. On m'a dit que depuis 
trente ans il a guéri plus d'Olynthiens que 
nous n'avons pu en tuer le jour oii nous avons 
pris la ville. Ce sera un esclave précieux dès 
que tu l'auras mis à la chaîne et qu'il aura 
senti le bâton ; car il fait encore l'insolent, mais 
il changera de ton comme les autres. Alors, si tu 
sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort avant 
ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes 
et Nicostrate sera ta chose pour toujours. 

— Nicostrate? répéta Parrhasios vers moi. 
En effet. Je connais ce nom. Mon indifférence 
est totale envers sa science de médecin. Toutes 
mes drogues sont dans ma cave et l'une me 
guérit fort bien des indigestions que l'autre 
donne. Quand parfois je suis enrhumé, je ne 
m'applique pas d'autre emplâtre qu'une belle 
fille aux seins brûlants sur ma poitrine éten- 
due, et je compte bien vivre cent ans sans l'aide 
de cet apothicaire. 

Se tournant vers le vendeur, il ordonna : 

— Ote-lui ses vêtements. 



36 SANGUINES. 



Nicostrate se laissa faire, impuissant et 
dédaigneux. 

Parrhasios continua de commander. 

— Mets-le de face, et les bras tombants. 
Bien... De côté... De dos... A droite mainte- 
nant... Encore de face... Marché conclu. 

Il claqua légèrement de la main [mon épaule 
et me dit à mi-voix : 

— Superbe ! mon petit. 

Et je ne lui répondis point, car je me sen- 
tais secoué d'un frisson qui était presque de 
l'envie. 

Cinquante ans sont passés; l'espace d'une 
vie humaine. J'ai vu des milliers de modèles : 
jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate 
d'Olynthe. 

Il était la statue de l'Homme dans toute sa 
grandeur, à l'âge oia la force devient de la puis- 
sance. Parrhasios le nommait Prométhée; 
mais n'importe quel nom éternel n'eût pas été 
moins digne de son nouvel esclave. Cet homme 



L'HOMME DE POURPUb:. 37 

dans mon atelier pendant un an de mon tra- 
vail, et j'eusse fait assez d'ébauches pour em- 
plir toute ma carrière de Dzeus, de Ploutons, 
de Poseidons, des quinze dieux à barbe grise 
qu'on appelle les Dominateurs. Il évoquait 
l'Olympe à ses pieds. Quand il allongeait le 
bras, on y voyait le Trident, et quand il le 
haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de 
ses pectoraux s'unissaient à ses épaules avec 
un air de majesté qui divinisait tous les gestes. 

Ah! pensai-je, Parrhasios songe à me donner 
des femmes, comme si j'allais passer mes soirs 
entre les stèles du Céramique, et certes, il ne 
comprend pas que je renoncerais à l'amour 
lui-même en échange de son Nicostrate. Les 
dieux lui inspireront-ils de me l'envoyer 
jamais, fût-ce pour une journée? 

Ainsi je remuais en mon cœur des malaises 
de jalousie; et puis je me consolais à demi en 
sachant que, si ce n'était le marbre, au moins 
la cire allait fixer de sa matière presque aussi 
pure tout ce qui brillait là d'immortel. 

4 



38 SANGUINES. 

En effet, Nicostrate fut perdu pour le mar- 
bre. 

Je ne Teus jamais pour modèle. 

Le malheureux ne posa qu'une fois, et vous 
allez savoir comment. 



IV 



Je revins seul, à cheval, à travers l'Atlique. 
Pendant mes cinq années d'absence, des créan- 
ciers avaient vendu Je peu de bien que je pos- 
sédais, et je descendis simplement dans une 
hôtellerie d'Athènes pour les longues semaines 
nécessaires à ma nouvelle installation. 

Parrhasios m'avait suivi à quelques jours 
d'intervalle. Apprenant dans quel lieu modeste 
j'avais fait porter mes bagages, il ne voulut 
point que j'acceptasse d'autre hospitalité que 
la sienne et me fit dire qu'il m'attendait. 

Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et 
pour décliner son offre. 

11 habitait, à mi-chemin entre le Céramique 



40 SANGUINES. 



et l'Académie, un palais de marbre et d'airain, 
près de la maisonnette où vivait Platon. Ses 
jardins s'étendaient très bas jusqu'aux rives 
yeues duGyclobore, et de l'autre côté, remon- 
tant vers la route, ils entouraient l'édifice blanc 
d'arbres inutiles et fastueux. 

Par une faiblesse inattendue chez un homme 
de sa valeur, Parrhasios aimait à donner l'os- 
tentation de la richesse. Sa fortune était im- 
mense : il faisait qu'on n'en doutât point. Et 
d'ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes 
les voluptés offertes, il voulait éprouver sans 
cesse le marbre frais, les soies fines, la peau plus 
douce encore des vierges, la pourpre seyant au 
visage, l'or inaltérable et solaire. C'est pourquoi 
sa maison ressemblait au palais d'Artaxercès. 

Il m'accueillit au seuil de la grande cour 
intérieure qui lui servait d'atelier. 

Debout, toujours drapé de soie rouge et la 
bandelette au front comme un dieu olympien, 
il m'ouvrit ses larges bras. Puis je pénétrai à 
ses côtés dans l'illustre salle, matrice de chefs 



L'HOMME DE POURPRE. 41 

d'œuvre, où je fus ému de me retrouver. 

— Mon Prométhée? répondit-il à ma ques- 
tion. Non. Je ne le sens pas mûr encore. Ce 
Nicoslrate a besoin d'être médité quelque 
temps, et je pressens que ma première con- 
ception du sujet va éclater en morceaux dès 
que j'y ferai entrer sa personne. Dans quelques 
jours nous verrons bien. 

Je lui demandai s'il se reposait, mais c'était 
mal le connaître. La peinture était sa vie même. 
Revenu de voyage au milieu de la nuit, il avait 
commencé un tableau le matin. 

— Viens, me dit-il brusquement. Je suis 
content que tu puisses le voir : cette petite 
chose est une merveille.. Je n'ai jamais rien 
fait de plus beau. 

C'était encore un trait de son caractère, que 
d'estimer ses œuvres à leur valeur suprême et 
de comprendre l'admiration que tout le peuple 
grec vouait à son grand nom. 

Le panneau commencé reposait obliquement 
sur un chevalet de bois de sycomore dont les 

4. 



SANGUINES. 



deux montants, prêts à se rejoindre, se recour- 
baient en cols de cygnes d'or. Je me penchai 
respectueusement et vis un singulier sujet qui, 
pourtant, ne me surprit point dans l'atelier de 
Parrliasios. Son tableau représentait un pay- 
sage sylvestre et frais à voir, où s'allongeait 
sur le côté une nymphe endormie, ses flèches 
à la main. Un satyre, penché devant elle, lui 
soulevait la tunique jusqu'à la ceinture avec une 
expression de gourmandise bestiale. Derrière, 
un deuxième satyre à genoux assaillait la vierge 
directement, sans troubler son jeune sommeil 
qui devait être bien profond. C'était tout. 

Mais comme je relevais les yeux, j'aperçus à 
quelques pas, étendue sur une banquette, la 
confuse Artémidora entre les deux barbares 
Sarmates qui venaient de poser avec elle le 
mouvement de cette rouge esquisse. 
Et Parrhasios m'expliqua: 

— Oui. J'aime ces tableaux de vie intense, 
et je ne montre le Désir de l'Homme qu'à l'ins- 
tant de son paroxysme et de sa réalisation. 



L'HOMME DE POCRPRE. 43 

Socrate, qui avait commencé par être un mau- 
vais sculpteur avant de devenir un bon philo- 
sophe, voulait me voir peindre l'amour avec 
des regards et des pensées C'était d'une 
absurde critique. La peinture est dessin et 
couleur : sa langue ne parle que par gestes, 
et le geste le plus expressif est celui par quoi 
elle triomphe. J'ai peint Akhilleus à l'instant 
où il tue. Sa colère immobile, je la laisse au 
poète. Mais en voilà assez, nous nous compre- 
nons. 

Il s'assit devant son chevalet et commanda: 

— Reprenez la pose. 

Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers 
nous et d'une voix qui me laissa troublé elle 
murmura : 

— Devant lui? 

Mais Parrhasios n'entendait point. Parrhasios 
chantait déjà. Avec son pmceau fin dont le 
manche était d'ivoire et creusé en roseau, il 
ajouta les derniers traits à l'esquisse afin d'en 
accentuer encore l'impeccable et pur dessin. 



44 SANGUINES. 



Puis deux de ses jeunes apprentis lui appor- 
tèrent ses instruments. 

— Tu le vois, me dit-il en souriant, j'ai cessé 
de peindre à la détrempe. Voilà de la cire et 
des fers selon le procédé nouveau. Ces jeunes 
gens de l'Ecole de Sikyone, je les battrai sur 
leur terrain! 

On eût dit, en effet, à le voir, qu'il avait 
toujours employé ce procédé de Polygnote 
récemment remis à la mode. Ses petites boites 
à cire étaient disposées dans un coffret déjà 
maculé par l'usage. Il y plongeait avec mesure 
le fin cautère chauffé au fourneau, en retirait une 
gouttelette de cire colorée, la posait à sa place 
et la mêlait aux autres avec une sûreté de 
main qui m'arrachait parfois un sourire d'en- 
thousiasme. 

Tout en peignant, il m'apprenait comment 
on mêlait la cire aux couleurs et quelles cou- 
leurs étaient les bonnes, à l'exclusion de toutes 
les autres. Son blanc venait de l'île de Mélos, 
celui de Samos étant trop gras. Il aimait le 



L'HOMME DE POURPRE. 45 

cinabre indien, plus solide que le cinabre 
d'Ephèse, plus coûteux aussi, d'ailleurs. La 
sandaraque couleur de flamme et l'arménion 
d'un bleu si pâle, convenaient aux vêtements 
féminins. Il estimait le noir d'ivoire que le 
jeune Apelle venait d'inventer, mais il s'en 
tenait pour sa part au noir plus docile aux 
mélanges, fabriqué (lorsqu'on peut en prendre) 
avec les os calcinés des morts et ravis aux 
tombeaux anciens. 

Ainsi se passa la journée sans que je sen- 
tisse la fuite des heures, sinon quand Parrha- 
sios commandait : «Reposez- vous ! » et qu'Arté- 
midora toujours plus rougissante, cachait son 
visage dans ses mains. 

Vers la fin du jour, il se leva, criant aux 
apprentis : 

— Faites chaufl'er la plaque ! 

Et se retournant vers moi, il me dit : 

— C'est fini. 

On lui apporta la plaque rouge qui lançait 
des étincelles. Il la saisit par le piton avec des 



46 SANGUINES. 



tenailles à longues branches. Il la promena 
très lentement devant le tableau horizontal, 
oii la cire montait à la surface en fixant au bois 
sec son âme multicolore. 

Et voilà comment fat achevée, entre l'aube 
d'un jour et le crépuscule , la « Nymphe surprise » 
de Parrhasios, qui est maintenant à Syracuse. 

Parrhasios regarda son œuvre avec une né- 
gligente complaisance, et secouant sa belle 
main expressive, il cria comme pour cent per- 
sonnes: 

— Oui. C'est un exercice avant la bataille. 
Distrait, je demandai: 

— Quelle bataille? 

Il parut s'étonner que je n'eusse pas compris. 
A grands pas, il traversa la pièce, ouvrit une 
porte : Nicostrate à la chaîne leva les yeux sur 
nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les 
doigts passés dans la barbe, il murmura comme 
pour lui seul : 

— Ma bataille de dieu contre cet être humain. 



Je restai un mois entier occupé dans Athè- 
nes à des affaires personnelles, qui ne me 
permettaient pas de retourner chez Parrhasios. 

Athènes était vraiment en deuil depuis la 
chute des Olynthiens. Le marché de Khalkis, 
la vente d'un peuple allié, — ce scandale et cet 
affront aux portes mêmes de l'Attique, — était 
le sujet de tous les discours, le songe de tous 
les silences. 

Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès 
ne voulait pas la guerre, et Démosthéne lui- 
même ne la demandait plus. Mais Eschine, 
en revenant du Péloponèse, avait rencontré 
sur sa route des troupeaux d'Olynlhiens con- 



48 SANGUINES. 



duits comme des bêtes, et il lui avait suffi de 
raconter ce passage d'esclaves, pour soulever 
à sa voix l'indignation du peuple contre les 
cités coupables. 

Un jour, ce fut pis encore: on apprit que 
dans la ville même, un citoyen traitait en 
femme captive une malheureuse Olynthienne. 
L'homme fut arrêté, jugé, condamné à mort 
sur-le-champ. 

Alarmé, je vis Parrhasios menacé d'un sort 
semblable et laissant là toute affaire, je des- 
cendis jusqu'à son palais, afin de l'avertir s'il 
en était temps. 

Portes et rideaux étaient fermés lorsque je 
parvins à son mur. L'esclave ne voulait pas me 
laisser franchir le seuil. 11 me fallut insister, 
montrer mon angoisse, affirmer qu'il y allait 
de la vie de son maître. Je passai enfin, et 
suivant en courant la grande galerie .vide, je 
soulevai la portière. 

Je n'oublierai jamais le regard lent et grave 



L'HOMME DE POLUPUE. 40 

■que me jeta Parrhasios lorsqu'il me vit entrer. 
Il peignait debout, gigantesque devant un pan- 
neau de bois noir qui était presque de sa taille. 
Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute 
stature une apparence extra-humaine. La séré- 
nité de son visage était telle, que les traits n'y 
paraissaient plus : les rides mêmes s'étaient 
efTacées, ainsi qu'il arrive aux cadavres des 
grands vieillards couchés dans la paix des. 
morts. 

Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. 
La tige chaude entre les doigts, il portait les 
larmes de cire entre la boîte et le panneau 
droit, d'une main aussi sûre et aussi tranquille 
que s'il avait créé le monde avec des gouttes 
de couleur. 

C'est alors que, suivant son œil fixé tour à 
tour sur son œuvre et sur un point de la vaste 
salle, j'aperçus, tumultueux et nu, écarteld 
des quatre membres à la croupe d'une rocha 
véritable, Nicostrate qui tirait, couvert de tous 
ses muscles, sur quatre cordes retordues. 

5 



SANGUINES. 



Longtemps, je restai immobile, retenant mon 
souffle, ne sachant plus ce que j'étais venu 
faire et dire. Mon cerveau nageait tout entier 
dans les merveilles de la vue. Mes autres sens 
ne me parlaient plus et j'avais moins de pensée 
qu'on n'en a en songe. 

Tout à coup, Parrhasios prononça un mot... 
Du moins, il me sembla l'entendre. 
Et ce mot, c'était : 

— Crie ! 

Et sa voix était calme comme son geste et 
son front. 

— Crie! répéta Parrhasios. 

Nicostrate poussa violemment un éclat de 
rire forcé qui remua la salle. Et il dit qu'il ne 
crierait point ! qu'il était maître de son visage ! 
qu'on n'attacherait pas ses traits, comme ses 
membres^ avec des câbles à la roche ! qu'il em- 
pêcherait bien ce tableau de se faire ! puis il vo- 
mit l'écume de sa rage avec des éclats d'in- 
jures. 



L'HOMME DE POURPUE. 51 



La face de Parrhasios ne s'altéra pas d'une 
ligne. Il posa le cautère qu'il tenait à la 
main, en prit lentement un autre qui chauffait 
à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la 
place exacte où le vautour de son tableau fouil- 
lait le foie de Prométhée, il dit à un esclave 
sarmate : 

— Tiens. A droite. Sous la dernière côte. 
Touche légèrement, sans pénétrer. 

Nicoslrate vit cet homme s'avancer jusqu'à 
lui. Il gardait un sourire très pâle et la chair 
grésilla sans qu'il eût dit un mot. 

Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une 
sueur atroce coula de ses tempes. Il se mit à 
hurler d'abord, puis à gémir d'une voix secouée 
comme un sanglot de petit enfant. 

Parrhasios, impassible, observait son viFa:"o. 

Combien de temps ceci dura-t-il? Je ne sais 
plus. Jusqu'au soir, je pense. Je ne sais pas 
davantage à quelle heure j'eus la force de me 
traîner hors de cette salle, car je défaillais de 



S2 SANGUINES. 



ia tête aux pieds. Au moment où je passais la 
porte, j'entendis un silence soudain, puis une 
voix dans leloignement : 

— L'imbécile ! criait Parrhasios. Il est mort 
«n instant trop tôt ! 



* * 

Lorsqu'on sut le lendemain dans Athènes, 
comment Parrhasios avait accompli le « Pro- 
méthée enchaîné » qu'il destinait au Parthénon, 
il n'y eut dans toute la ville qu'un seul cri 
d'horreur. 

Le peuple se porta en foule sur la route du 
Cyclobore et vint assaillir la mais on du peintre, 
dont les portes étaient fermées. 

— Un Olynthien ! Un homme libre ! Un 
vaincu du Macédonien ! 

— Le poison pour son meurtrier ! 

Je me mêlai à cette foule hostile, non pas 
pour sauver mon ami, car moi aussi je pensais 
alors qu'il méritait tous les supplices, et les 



L'HOMME DE POURPRE. 53 

hurlements de Nicostrate grondaient toujours 
dans mes oreilles. Mais j'allai, suivant la cohue, 
poussé par le mouvement du peuple, et je 
parvins avec le troupeau sous les murailles 
assiégées. 

La foule cria longtemps. La maison semblait 
morte. Pas un esclave sur le seuil. Pas une 
voix derrière les rideaux qui pendaient entre 
les colonnes, immobiles et refermés. 

Enfin Parrhasios lui-même, entre deux ri- 
deaux qui s'ouvrirent, apparut au premier 
étage, les bras croisés dans sa robe royale et le 
front toujours ceint de la bandelette sacrée. 

Une tempête de cris monta jusqu'à lui : 

— Assassin ! Barbare ! Allié de Philippe I 
criait la foule. Oii est-il, cet Olynthien? Nous 
lui ferons des funérailles comme à un général 
vainqueur. Et le poison pour toi ! le poison 
pour toi ! 

Parrhasios laissa cette colère se déchaîner 
et se ralentir. Puis, saisissant à ses pieds, par 



SANGUINES. 



les deux côtés du panneau, le « Prométhée » 
qu'il venait de peindre, il le souleva lentement 
et comme religieusement, d'abord au-dessus 
de la balustrade, puis au-dessus même de son 
front, si bien qu'il fut caché par lui, et l'Œuvre 
apparut à la place de l'Homme. 

Une brusque secousse ébranla cette foule 
qui s'approcha encore. Un prodige lui appa- 
raissait : le tableau de la douleur humaine et de 
l'éternelle défaite par la souffrance et par la 
mort, palpitait au-dessus de ses têtes. Devant 
ses innombrables yeux, le sommet de la gran- 
deur tragique se découvrait là pour la pre- 
mière fois. Elle frémit. Quelques hommes 
pleurèrent. Un silence de temple se répandit 
jusqu'aux dernières bouches de la multitude, 
et comme des liuoes essayaient de renaître, 
une acclamation tonnante les étouffa dans le 
bruit de la Gloire. 

Le Caire 1901. 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT 



ARCAS 

Jeune fille aux yeux noirs... 

MELITTA 

Ne me touche pas ! 

ARCAS 

Non certes; je reste loin, tu le vois, sœur 
d'Aphrodite, jeune fille aux cheveux bouclés 
comme des grappes de raisins. Je m'arrête sur 
le bord de la route, et je ne peux plus m'en 
aller, tu le vois, ni vers ceux qui m'attendent, 
ni vers ceux que j'ai quittés. 



58 SANCCiNES. 



ME LUT A 

Va! va! tu parles vainement, chevrier sans 
chèvres, coureur de chemins vagues! Si tu ne 
peux plus suivre la route, va-t'en alors à tra- 
vers champs; mais n'entre pas dans ma prairie, 
toi que je ne connais pas; ou j'appelle ! 

A R G A s 

Qui donc appellerais-tu dans cette solitude? 

MELITTA 

Les dieux ! qui m'entendront. 

A R G A s 

Ah ! petite fille ! Les dieux sont plus loin de 
toi que je ne suis à présent, et fussent-ils même 
à tes côtés, ils ne me défendraient pas de te 
dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton 
visage et ils savent bien que c'est leur chef- 
d'œuvre. 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. :iO 



M E L IT T A 

Tais-toi, chevrier. Va-t'en. Ma mère ma dé- 
fendu d'écouter aucun homme. Je suis ici pour 
garder mes brebis laineuses et leur faire brouter 
l'herbe jusqu'au soleil couchant. Je ne dois 
pas entendre la voix des garçons qui passent 
sur la route avec le vent du soir et les pous- 
sières ailées. 



Pourquoi? 



ARCAS 



MELITTA 



Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. 
Il n'y a pas encore treize ans que je suis née 
sur son lit de feuilles, et je serais bien impru- 
dente si je ne faisais pas tout ce qu'elle veut 
m'ordonner. 

A R G A s 

Tu ne l'as pas comprise, enfant, ta mère si 
bonne et si sage et si belle, et si vénérable. 



60 SANGUINES. 



Elle t'a parlé des hommes barbares qui tra- 
versent parfois les campagnes, le bouclier sur 
le bras gauche et l'épée dans la main droite. 
Ceux-là seraient méchants pour toi, car tu es 
faible et ils sont forts. Dans les cités qu'ils ont 
prises pendant les détestables guerres, ils ont 
tué beaucoup de jeunes vierges presque aussi 
belles que tu l'es et ils ne t'épargneraient pas 
s'ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi, 
quel mal pourrais-je te faire? Je n'ai que ma 
peau de mouton sur l'épaule et ma baguette à 
la main. Regarde-moi. Suis-je donc si ter- 
rible ? 

MELITTA 

Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je 
les écouterais longtemps... Mais les plus douces 
paroles sont perfides, m'a-t-on dit, lorsque la 
bouche d'un jeune homme les murmure à l'une 
de nous. 

ARCAS 

Me répondras-tu si je te pose une question? 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. 6| 



MELITTA 

Oui. 

ARCAS 

A quoi songeais-tu, sous l'olivier noir, lors- 
que j'ai passé? 

MELITTA 

Je ne veux pas te le dire. 

ARCAS 

Je le sais. 

MELITTA 

Dis-le-moi. 

ARCAS 

Si tu me permets d'approcher. Autrement 
je resterai muet. Je ne puis te dire cela qu'à 
Toreille puisque c'est ton secret et non le mien. 
Tu veux bien que je m'approche? que je te 
prenne la main ? 

6 



SANGUINES. 



MELITTA 

A quoi pensais-je? 

ARCAS 

A ta ceinture de noces. 

MELITTA 

Oh ! qui t'a répété... Ai-je parlé tout haut? 
Es-tu dieu, chevrier, pour lire de si loin dans 
les yeux des filles ? Ne me regarde pas ainsi ! 
ne cherche pas à lire ce que je pense à l'ins- 
tant... 

ARCAS 

Tu songeais à ta ceinture de noces et à l'in- 
connu qui la dénouerait, avec quelques-unes 
de ces douces paroles que lu crains autour de 
toi. Celles-là aussi seront-elles perfides? 

MELITTA 

Je ne les ai jamais entendues... 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. 6$ 



A RCA s 

Mais tu entends les miennes, et tu vois mes 
yeux... 

MELITTA 

Je ne veux plus les voir... 

ARCAS 

Tu les vois dans ton songe. 

MELITTA 

chevrier!... 

ARCAS 

Quand je te prends la main, pourquoi fris- 
sonnes-lu? Quand mon bras se referme autour 
de ta poitrine, pourquoi t'inclines-tu ? Pour- 
quoi ta faible têle cherche-t-elle mon épaule ?. . ► 

31 E L I T T A 

chevrier ! 



<î4 SANGUINES. 



ARCAS 



Comment serais-tu ainsi presque nue dans 
mes bras si je n'étais pas déjà presque ton 
€pou«? 



MELITTA 



Mais non, tu ne l'es pas ; laisse-moi, laisse- 
moi, j'ai peur, va-t'en, je ne te connais pas; 
laisse-moi, tes mains me font mal, laisse-moi, 
je ne te veux pas ! 



ARCAS 

Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la 
bouche de ta mère ? 

MELITTA 

Non, ce n'est pas elle, c'est moi qui te 
parle. Je suis sage; laisse-moi, chevrier. J'au- 
rais honte de faire comme Nais, ou comme 
Philyra ou Chloë qui n'attendirent point le 
jour de leurs noces pour apprendre les secrets 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. 65 

d'Aphrodite et enfanter mystérieusement. Non, 
non, je ne te céderai pas! tu peux déchirer 
ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier ! je 
m'étranglerais plutôt de mes mains. 

ARCAS 

Pourquoi encore? Et que t'ai-je fait? J'ai 
touché cette tunique, je ne l'ai pas déchirée. 
J'ai haisé ta ceinture, je ne l'ai pas dénouée. 
Eh bien, soit ! je t'abandonne, je te délivre, je 
te laisse... Va-t'en!... Pourquoi ne t'en vas-tu 
pas? 

MELITTÀ 

Laisse-moi pleurer. 

ARCAS 

Crois-tu donc que je t'aime assez peu pour 
te ravir à toi-même? T'aurais-je ainsi parlé 
depuis que tu m'entends si je ne te demandais 
qu'un instant de plaisir tel que toutes les 
bergères m'en pourraient donner? Est-ce que 

e. 



66 SANGUINES. 



mes yeux ne t'ont pas appris... Mais tu ne 
les regardes plus, mes yeux. Tu caches les 
tiens, et tu pleures.. 

MELITTA 

ARCAS 

Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais tant 
aimé passer à tes pieds toute une vie d'amour 
et de tendres paroles. J'aurais mis mes deux 
bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, 
ma bouche sous la tienne, et tu aurais dénoué 
tes cheveux pour m'en faire des caresses au- 
tour de nos baisers. . . Écoute ! si tu l'avais voulu, 
je t'aurais fait une hutte verte avec des branches 
fleuries et des herbes fraîches, pleines encore 
de cigales chantantes et de scarabées d'or, 
précieux comme des bijoux. C'est là que tu 
m'aurais enfermé toutes les nuits, et que sur 
le lit blanc de mon manteau étendu, nos deux 
cœurs auraient battu éternellement l'un contre 
l'autre. 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. 07 

MELITTA 

Oh! laisse-moi pleurer encore... 

ARCAS 

Loin de moi? 

MELITTA 

Dans tes bras... dans tes yeux... 

ARCAS 

Mon amour... Le soir monte, et la lumière 
s'en va, comme un être ailé, vers le ciel... La 
terre est déjà noire. On ne voit plus au loin 
que la longue voie lactée du ruisseau qui 
scintille comme un fleuve d'étoiles autour de 
notre champ.. xMais c'est trop de clarté... 

MELITTA 

Oui, c'est trop... conduis-moi. 

ARCAS 

Viens... Le bois oij nous nous glissons entre 
les branches caressantes est si profond que. 



68 SANGUINES. 



même le jour, les divinités en ont peur. On ne 
voit jamais dans les sentiers les doubles sabots 
des satyres suivre les pieds légers des nymphes. 
On n'y voit pas entre les feuilles les yeux verts 
des hamadryades fixer les yeux craintifs des 
hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque 
nous sommes ensemble, tous les deux, toi, et 
moi... 

MELITTA 

Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime 
et je te suis. Un dieu est dans mon cœur! 
Parle-moi ! Parle encore ! Un dieu est dans ta 
voix. 

ARCAS 

Mets tes cheveux autour de mon cou, ton 
bras autour de ma ceinture et ta joue contre 
ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse 
les yeux, voici des racines. La mousse glisse 
sous nos pieds nus, et la terre est froîche... 
Mais ton sein est chaud sous ma main. 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. «9 



MELITTA 

Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, 
il n'est pas beau. L'automne dernier je n'en 
avais pas plus qu'au jour de ma naissance. 
Mes amies se moquaient de moi. C'est au 
printemps que je l'ai vu croître, avec les 
bourgeons sur les arbres... Ne le caresse pas 
ainsi... Je ne peux plus marcher. 

ARCAS 

Viens pourtant... Ici nous sommes dans les 
ténèbres. Je ne vois plus ton visage. Nous ne 
sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus tes 
lèvres :je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au 
vieil arbre là-bas, qui est devant le clair de 
lune. Sa grande ombre rampe jusqu'à nous, 
suis-la... 

MELITTA 



Il est grand comme un palais. 



70 SANGUINES. 



ARCAS 

Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour 
nous deux au fond de la nuit sacrée... 

MELITTA 

J'entends du bruit... Ce sont les palmes... 

ARCAS 

Les palmes bruissantes du cortège nuptiaL 

MELITTA 

Ces étoiles... 

ARCAS 

Ce sont les torches. 

MELITTA 

Et ces voix... 

ARCAS 

Ce sont les dieux. 



DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. 71 



MELITTA 

chevrier, je suis entrée ici, vierge comme 
Artémis qui nous éclaire de loin à travers les 
branches noires, et qui, peut-être, écoute mon 
serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te 
suivre où je t'ai suivie, mais un souffle était 
en moi, un esprit que ta voix a fait naître... 
et tu m'as donné le bonheur, comme un 
immortel, en me donnant la main. 

ARCAS 

Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni 
mon père n'ont préparé notre union devant 
l'autel de leurs foyers en échangeant ta richesse 
et la mienne. Nous sommes pauvres, donc 
nous sommes libres. Si quelqu'un nous marie 
ce soir, lève les yeux : ce sont les Olympiens 
protecteurs des bergers. 

MELITTA ; 

Mon époux, quel est ton nom? 



SANGUINES. 



ARCAS 

Arcas. Et le tien? 

MELITTA 

Melitta. 



Biarrilz, 1903. 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE 



Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais 
plusieurs jours par semaine un rez-de-chaussée 
incommode, mais clandestin et costumé, dans 
une rue qui communiquait par une de ses 
extrémités avec le petit parc Monceau : détail 
sans intérêt pour moi, car la grille en était 
fermée tous les soirs avant minuit, de sorte 
que je n'y pouvais passer précisément à l'heure 
oii j'apprécie la marche en plein air. 

Une nuit, comme je me trouvais là, en con- 



SANGUINES. 



versation silencieuse avec deux chats de faïence 
bleue accroupis sur une table blanche, j'hési- 
tais à choisir entre deux passe-temps de soli- 
tude : écrire un sonnet régulier en fumant des 
cigarettes, ou fumer des cigarettes en regar- 
dant le tapis du plafond. 

L'important est d'avoir toujours une ciga- 
rette à la main ; il faut envelopper les objets 
d'une nuée céleste et fine qui baigne les lu- 
mières et les ombres, efface les angles maté- 
riels, et, par un sortilège parfumé, impose à 
l'esprit qui s'agite un équilibre variable d'où 
il puisse tomber dans le songe. 

Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le 
désir de ne rien faire; en d'autres termes, 
c'était une soirée qui ressemblait à toutes 
les autres et allait fatalement se terminer de- 
vant une feuille de papier vierge et un cen- 
drier plein de cadavres, quand je fus tout à 
coup tiré de mes pensées par un coup de son- 
nette inattendu. 

Je levai la tête. Je me persuadai que, le ven- 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 



dredi 9 juin, je n'attendais personne à cette 
heure de nuit; mais, comme un second coup 
de sonnette suivit de très près le premier, 
j'allai à la porte et je tirai la serrure. 

La porte ouverte, je vis une femme. 

Elle se tenait enveloppée dans un manteau 
flottant qui était de drap beige comme un 
vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs 
comme une sortie de bal. Cela se serrait autour 
du cou par une chenille ronde et touffue d'oii 
la tête émergeait à peine, toute brune sous les 
cheveux teints en blond. Le visage était jeune, 
sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, 
une bouche très rouge. 

— Veux-tu bien me permettre de passer, 
dit-elle en penchant la tête sur l'épaule. 

Je m'effaçai, avec i'étonnement particulier 
d'un homme qui voit entrer chez lui, à l'heure 
oii Ton ne reçoit guère que les amies les plus 
intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le 

7. 



SANGUINES. 



moindre souvenir, et qui le tutoie dès la pre- 
mière phrase. 

— Chère amie, lui dis-je timidement quand 
je Feus suivie dans ma chambre; chère amie, 
ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille, 
mais je ne sais par quelle infortune je ne puis 
à Finstant me rappeler ton nom. Ne serait-ce 
pas Lucienne? ou Tototte? 

Elle eut un sourire d'indulgence et, sans 
répondre, elle défit son manteau. Sa robe était 
de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques iris 
tissés avec la robe elle-même et dont les tiges 
montaient en fusées le Jong du corps jusqu'à 
un décoUetage carré qui montrait nu le bout 
des seins. Elle portait à chaque bras un petit 
serpent d'or aux yeux d'émeraude. Un collier 
de grosses perles à deux rangs brillaient sur 
sa peau foncée, en marquant la naissance du 
cou qui était mobile et arrondi. 

— Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu 
m'as vue en rêve. Je suis Gallistô, fille de 
Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon tom- 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 79 

beau est resté en paix dans les bois fleuris de 
Daphné, près des collines où fut la voluptueuse 
Antioche. Mais maintenant, les tombeaux 
voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon 
ombre suivait la pierre qui contenait mes 
cendres fines. Longtemps encore, j'ai dormi 
enfermée dans les caves glaciales du Louvre. 
J'y serais toujours si un grand païen, un saint 
homme, M Louis Ménard, le seul qui se sou- 
vienne aujourd'hui des rites et des gestes 
divins, n'avait prononcé devant ma tombe les 
paroles traditionnelles qui savent rendre aux 
pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. 
Pendant sept heures, chaque nuit, je me pro- 
mène dans ta sale ville... 

— Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme 
tu dois trouver le monde changé ! 

— Oui et non. Je trouve les maisons noires; 
les costumes laids et le ciel lugubre (quelle 
singulière idée vous avez eue de venir habiter 
sous un pareil climat!) Je trouve que la vie 
est plus sotte et que les gens ont l'air moins 



80 SANGUINES. 



heureux; mais si j'ai une stupéfaction, c'est 
bien de revoir à chaque pas toutes les choses 
que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents 
ans vous n'avez fait que cela! Rien de plus 
nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que 
j'ai TU dans vos rues, dans vos champs, dans 
vos maisons, c'est tout, c'est bien tout?... 
Quelle misère, mon ami! 

L'étonnement qu'elle me vit prendre pou- 
vait tenir lieu de réplique. Elle sourit et 
s'expliqua : 

— Tu vois comment je suis habillée? me 
dit-elle. J'ai la robe qu'on a mise avec moi 
au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on 
s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. 
En revenant sur terre, je croyais trouver tous 
ces vieux tissus disparus même des mémoires. 
Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si 
longues années les hommes auraient décou- 
vert des étoffes merveilleuses comme le soleil 
ou la lune, et plus voluptueuses au toucher 
que la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 81 

non, de quoi vous habillez-vous? de laine, de 
fil et de soie... Ohl je sais, vous avez trouvé 
les cotonnades, et vous en enveloppez les 
nègres, qui vous semblent inconvenants dans 
l'état où ils se promènent. C'est peut-être 
extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le 
coton? Tu es fier de sa découverte? Moi, je ne 
peux pas même sentir sous mes doigts cette 
chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous 
une étofi"e mieux drapée que la laine? non; 
plus fine que le fil de lin? plus lumineuse que 
la soie... Mais réponds toi-même. 

Elle poursuivit : 

— De mon temps, on se chaussait avec 
du cuir... On connaissait les mules, les sou- 
liers de couleur, les pantoufles fourrées, les 
bottines montantes... Tiens, tes souliers de 
cycliste, découverts avec une bride un peu plus 
haut, c'est une forme phrygienne. Regarde 
maintenant les miens : ils sont en maroquin 
olive et dorés aux petits fers comme une 
reliure. Admire -les. Tu n'en trouveras pas 



82 SANGUINES. 



d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies. 

Elle poursuivit encore : 

— De mon temps, pour faire les bijoux, on 
se servait de deux métaux précieux : l'or et 
l'argent. En avez- vous trouvé un troisième? 
On en faisait des colliers, des bagues, des bra- 
celets, des boucles d'oreilles, des diadèmes et 
des broches. J'ai retrouvé tout cela rue de la 
Paix, identique. Nous connaissions les perles, 
Fémeraude, le diamant, l'opale, la pierre de 
lune, le rubis, le saphir et toutes les silices 
nuancées qui viennent de l'Arabie et de l'Inde 
aujourd'hui comme aut efois. Par hasard, au- 
riez-vous créé une pierre précieuse en dix-huit 
siècles? Une seule, dis-m'en une, je t'en prie î 
une pierre que je n'aie pas connue, une bague 
que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou 
nouveau, même monté en or comme les miens, 
puisque tu n'as pas de métal plus rare à m'of- 
frir, mais portant dans ses griffes une gemme 
inventée? 

Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un 



UNE VOLUPTE NOUVELLE. 83 

ton de reproche et de dépit. Je fis un geste 
beaucoup plus calme. 

— Callistô, répondis-je, tu me parais attacher 
une importance exagérée aux ornements dont 
les femmes se chargent et qui n'ont pas d'autre 
excuse que d'occuper, par leur choix difficile 
et leur composition méticuleuse, une vie sta- 
gnante et désœuvrée. Il est évident aujour- 
d'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux 
chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne 
saurait jamais être plus belle par l'art du cou- 
turier, du brodeur et de l'orfèvre qu'à l'instant 
où elle se montre toute nue comme les dieux 
l'ont créée. Ce simple costume, je ne doute pas 
que les Grecs ne l'aient connu... 

— Mieux que tes compatriotes. 

— Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas 
fière. Je reconnais que, de nos jours, on le 
travestit encore plus mal que du temps oii tu 
es née; mais du mauvais au pire la différence 
importe-t-elle? On ne peut pas habiller les 
femmes. C'est un axiome. Nous ne le détrui- 



84 SANGUINES. 



rons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient 
se démontrer par théorèmes, M. Poincaré 
aurait déjà prouvé mathématiquement qu'il est 
inutile d'exercer l'imagination humaine à la 
recherche de cette découverte, aussi certaine- 
ment chimérique que la trisection des angles. 
Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un insuccès 
qui persiste parce qu'il est éternel; et je me 
contente d'admirer la femme dans sa pureté 
primitive (qui, elle aussi, est immuable) avec 
l'émotion antique de ceux qui touchèrent 
Hélène. 

Elle me regarda plus fixement en penchant 
la tête vers moi, et me dit avec lenteur : 

— Es-tu^ûr, ô présomptueux ! que les femmes 
n'aient pas changé? 



II 



Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit 
ces mots, je ne sais si je Tai vu, dans le trouble 
où j'étais. 

Comment elle quitta ses bagues, fit glisser 
quatre bracelets, ouvrit son collier, laissa 
tomber ses vêtements en même temps que ses 
lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut 
si rapide et si éclatant qu'il m'en est resté 
dans la mémoire un éblouissement plein 
d'ombres. 

Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude 
à la réalité de l'aventure. Les apparitions 
longtemps prises pour surnaturelles, et désor- 
mais tenues plus volontiers comme obéissant 



86 SANGUINES. 



aux lois d'une nature profonde et mal connue, 
se présentent parfois avec les caractères d'une 
matérialité qui n'est démentie par aucun de nos 
sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou 
simplement prévenu contre l'invraisemblance. 

Je me demandais depuis une heure si je 
n'étais pas mystifié par une lectrice extrava- 
gante : quelque étrangère, pensais-je, assez 
immodeste et assez délibérée pour se rendre 
la nuit dans une chambre à coucher où on ne 
l'invite point, veut sans doute faire oublier le 
dessein banal qui l'entraîne, en considération 
du soin qu'elle apporte à le dissimuler dans 
une robe de théâtre. J'avais répondu dans le 
sens où elle me conduisait elle-même, avec 
la réserve d'un interlocuteur complaisant qui, 
par déférence ou par curiosité, ne veut pas 
déchirer trop tôt le tissu d'une comédie labo- 
rieuse et intéressante. 

Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle 
venait à moi du fond du passé... 

Je me souviens très bien qu'au moment où 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 87 

j'en eus la certitude, j'ébauchai, si je n'achevai 
pas, tous les mouvements qu'un instinct reli- 
gieux m'inspirait invinciblement. Je me retins 
à ma chaise pour ne pas me mettre à genoux 
et je la regardais, en inclinant le front, avec 
un sentiment de sacrilège, comme si une per- 
sonne aussi miraculeuse ne devait pas être 
contemplée avec les mêmes yeux qui voyaient 
les femmes vivantes. 

Gallistô était grande. Elle avait le torse 
étroit et rond, la taille haut placée, les jambes 
très longues. Ses articulations fines étaient 
d'une fragilité qui me ravissait; et même dans 
ses cuisses musclées on devinait des os déli- 
cats. Epilée, mais pure et sans fards, sa peau 
luisait comme au sortir du bain, brune d'un 
léger ton uniforme, presque noire au bout 
des seins, au bord allongé des paupières et 
dans la ligne courte du sexe. Je ne saurais 
expliquer comment sa beauté ne pouvait 
s'être accomplie ni sous notre climat, ni même 



SANGUINES. 



dans notre temps, car cette évidence ne naissait 
d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie 
et peut-être d'une clarté. Pour affirmer une 
différence entre elle et les femmes de mon 
époque, j'étais obligé de croire sans autre 
preuve à mon discernement, comme un col- 
lectionneur distingue le vrai du faux sans que 
parfois il puisse démontrer qu'il se fonde sur 
un indice particulier pour établir sa convic- 
tion. 

Gomme pour se mettre à ma portée, elle 
s'étendit sur une chaise longue. 

— Vous auriez pu au moins perfectionner les 
femmes, reprit-elle en souriant. Et, tu le vois, 
les races ont perdu. Vos médecins, qui mé- 
prisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujour- 
d'hui tes maîtresses moins belles que mes 
sœurs? La terre où nous vécûmes ne s'est pas 
engloutie. L'Oronte descend toujours du fond 
des montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte 
est morte, mais Athènes est ressuscitée. Siècle 
vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu les 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 89 

Ioniennes par le mélange des Levantines, et 
que n'as-tu créé des sélections de femmes, 
comme tu crées des familles de roses? Tu ne 
peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le 
nôtre fut celui des dieux. 

Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère 
en esprit de discuter contre elle), une terreur 
comme on n'en a guère que dans le frisson du 
demi-sommeil,m'étreignait les tempes. Je trem- 
blais qu'elle ne me quittât tout à coup, comme 
un être fluide, un néant de lumière, et je me de- 
mandais si mes yeux seuls auraient l'illusion 
de sa présence charnelle ; si je pourrais, du bout 
du doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la 
toucher. 

— Viens ! dit-elle en riant. Je ne suis pas une 
ombre. Donne-moi la main. 

Et cambrant les reins sur la chaise longue, 
elle passa mon bras autour de son corps, qui 
pesa, voluptueux, sur mes doigts. 

Puis, avec un entêtement qui ne voulait 

G. 



90 SANGUINES. 



point se démentir, elle reprit sa conférence. 

— Mille ans avant que je ne fusse belle, les 
hommes s'unissaient aux femmes à peu près 
comme les boucs aux chèvres. Tu as lu Homère? 
Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plai- 
sirs que ceux de l'acte sauvage dont les ani- 
maux se contentent. Même le baiser sur la 
bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andro- 
maque ne tendit sa poitrine à d'autres lèvres 
qu'à celles de son petit enfant. Jamais autour 
des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère 
ne souleva le frémissement qui naît de la 
caresse humaine. 

Elle ferma les yeux. 

— Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique 
Orient oii je suis née prit aux dieux, comme 
un feu éternellement jeune, le seul don qui les 
distinguât des autres habitants de la terre : il 
inventa la volupté. 

» jours de sève ! jeunesse du monde ! Pour 
la première fois, les lèvres d'un homme et d'une 
femme, laissant les fruits, se savourèrent. La 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 01 

grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le 
corps des amants, et chaque jour un plaisir 
nouveau — un plaisir nouveau, tu m'entends? 
— descendait de l'Olympe bleu dans les larges 
lits gémissants. Ce fut une ivresse effrénée : de 
Babylone au monl Eryx, tous les parfums, toutes 
les soieries, les fleurs, les arts et les femmes, 
formèrent le triomphe qui suivit la découverte 
de la joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une 
barbarie héréditaire, conscientes de leurs sens 
et de leurs désirs, ouvrirent leurs narines à la 
rose et leurs corps charmants à la bouche. 
Pendant des siècles on augmenta le trésor des 
sensualités. De mon temps, dans Antioche et 
dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient 
encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, 
c'est moi qui ai trouvé ceci... 

Mais je reculai... 

Elle se rit. 

— Ah ! tu as peur ! Eh bien, parle à ton tour ; 
voyons! Pendant les dix-neuf cents ans de 
mon sommeil dans le tombeau, quelle joie 



92 SANGUINES. 



inconnue avez-vous conquise ? Je te demandais 
tout à l'heure une perle nouvelle. Je te de- 
mande maintenant un amour que je n'aie 
pas expérimenté. Sans doute, depuis si long- 
temps, on a dû révéler des jouissances toutes 
neuves. J'attends que tu m'invites à les par- 
tager. 

Elle se maintenait avec sécurité dans ses 
positions d'ironie et je devinai bien que pen- 
dant ses longues courses nocturnes a travers la 
ville, elle avait essayé en vain de compléter 
son éducation ; aussi ne tentai-je rien dans celte 
impossible voie. 

— Prends patience, lui dis-je simplement. 
Vois-tu, nous avons commencé par tout oublier. 
Et puis, nous réinventons. C'est ce qu'on appelle 
l'histoire de la civilisation moderne. Il est arrivé 
au monde, peu d'années après ton trépas, des 
calamités sans exemple et qui auraient pu être 
irréparables. Ce fut d'abord la naissance et la 
singulière fortune d'une religion qui, à sonori- 



UNE VOLUPTE NOUVELLE. 93 

gine, était moralement admirable ; mais qui, dé- 
naturée par des israélites trop grossiers ou trop 
adroits, a stérilisé l'effort de ta race et semé du 
sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce furent 
des invasions de barbares; quand le déluge de 
Judée eut pourri le bois du vaisseau, les rats y 
pénétrèrent et le mirent en pièces. Gela dura 
jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter de 
l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés 
du désastre et revenus de Constantinople. Nous 
mîmes cent ans à les lire. Depuis qu'ils sont 
étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le 
temps est à nous, peut-être. Laisse-nous le 
temps, Callistô. 

Elle eut un sourire de dérision. 

— Trouveras-tu, répondit-elle, dans les par- 
chemins de tes musées la tradition de Rho- 
dopis? Vos archéologues, qui possèdent si 
bien la politique de Périclès et la stratégie 
d'Alexandre, ont-ils reconstitué la science d'As- 
pasie et de Thaïs? Savent-ils si la tombe oh re- 
pose la poussière fine de Phryné n'a pas en- 



94 SANGUINES. 



fermé pour toujours le secret d'une volupté 
perdue ? 

» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la 
connaître? Je te l'abandonne... 



III 



Quelles que soient les curiosités des jeunes 
filles qui liront ce fragment de mémoires, je ne 
pousserai pas plus avant la description de ce 
qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit, sur 
les documents de Callistô, tout un livre qui est 
Aphrodite; et ensuite, parce qu'une certaine 
réserve me retiend>rait peut-être encore, à pré- 
senter, sous une forme personnelle, le détail 
d'une nuit excessive. 

Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me 
fit observer avec douceur que le soleil était levé 
déjà, et que, par la faute d'un éclairage perfec- 
tionné, nous ne nous en étions pas aperçus. 

— Yous détruisez la Nuit; vous ne con- 



96 SANGUINES. 



naissez plus l'Aube, dit-elle d'une voix triste. 
Autrefois, le spectacle des lueurs du matin 
était la récompense des longues veilles épui- 
santes. Maintenant, vous passez votre vie dans 
une lumière monotone et vous ne savez même 
plus regarder les Ténèbres. 
Je m'inquiétai. 

— Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, 
d'une vie bornée aux heures nocturnes. Gom- 
ment puis-je encore te garder ici? 

— C'est affaire entre moi et Perséphone, fit- 
elle avec un sourire singulier. Causons. Je n'ai 
pas fini d'injurier ton époque. 

J'étais un peu las, et cependant nerveux. 

— Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de 
nous, veux-tu ? Laissons le monde, meilleur ou 
pire... Toi seule m'intéresses. 

— Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. 
Je continuerai jusqu'à ce que tu avoues. Vrai- 
ment, je reviens désolée de mon second voyage 
sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, 
avec le rêve d'un temps plus pur où j'avais 



UNE VOLUPTE NOUVELLE. 07 

grandi dans la joie. J'ai besoin de dire à quel- 
qu'un sur quelles déceptions je termine ma pro- 
menade et que j'en veuxàton siècle pour toutes 
les surprises qu'il ne m'a pas offertes. Yois-tu, 
le monde est un jeune homme qui donnait des 
espérances et qui est en train de rater sa vie. 

— Je ne sais pas... Il me semble pourtant 
que nous avons beaucoup pensé, beaucoup créé 
depuis ta mort. Le siècle où nous vivons n'est 
pas si méprisable. 

— Il Test! un peu par son impuissance et 
plus encore par sa fatuité. Non ! vous ne pensez 
pas ; et vous ne créez pas ! Vous êtes des Phé- 
niciens habiles à reproduire les modèles inventés 
par ma race, mais ailleurs que chez nous vous 
ne les trouvez pas, et vous n'existez que dans 
notre ombre. 

Elle fit un geste. 

— Promène-toi dans les rues de Paris. Par- 
tout notre âme éternelle éclate à la façade des 
monuments, aux chapiteaux des colonnes et 
sur le front des statues. Après avoir échafaudé. 



<)8 SANGUINES. 



pendant un moyen âge barbare et chétif, de 
misérables bâtisses qui s'écroulent déjà (c'est 
heureux!), vous, les hommes des temps mo- 
dernes, incapables de créer, vous êtes revenus 
è nos ruines et depuis quatre cents ans vous 
faites des mosaïques de pierre avec les mor- 
ceaux de nos temples. Une colonne trouvée en 
Sicile a engendré deux mille églises et autant 
de gares de chemins de fer. Même à des be- 
soins nouveaux vous ne savez pas donner une 
architecture nouvelle. Avec l'airain de vos 
«anons vous recopiez la colonne trajane, et 
vous faites des salles de quatuor qui sont du 
style corinthien. Après nous qui sculptions le 
marbre et qui fondions le bronze au moule, 
vous n'avez rien trouvé, pas une pierre natu- 
relle, pas un alliage chimique, plus digne de 
reproduire la figure humaine. Et le seul grand 
de vos sculpteurs n'est devenu ce qu'il a été 
que parce qu'on a trouvé sous terre un torse 
d'ApoUonios, un débris sans tête, sans bras et 
sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 9Î> 

créée, celle-là; œuvre créatrice. Ecoliers! 

Elle prit deux livres dans une bibliothèque 
et les jeta sur le tapis. 

— Votre pensée, comme votre art, est para- 
site de nos cadavres. Ce n'est pas Descartes, 
c'est Parménide qui a dit que la pensée était 
identique à l'être. Ce n'est pas Kant, c'est 
encore Parménide qui a dit que la pensée était 
identique à son objet. Et dans ces deux phrases,, 
les écoles modernes se pelotonnent tout entières ; 
elles n'en sortiront pas. Partout oii votre science 
devient générale, c'est-à-dire philosophique, 
elle se repose, encore aujourd'hui, sur nos 
assises fondamentales. Les maîtres d'Euclide 
ont fixé pour toujours les rapports immuables 
des lignes. Arcliimède s'est servi du calcul in- 
tégral bien avant votre Leibnitz, qui nous doit 
également sa métaphysique. Au lieu de méditer 
devant la chute des pommes, Newton, que 
vous révérez, aurait pu se borner à lire une 
page de notre Aristote, où sa théorie de la gra- 
vitation universelle était exposée depuis deux 



100 SANGUINES. 



mille ans. Sur la constitution de la matière, 
qui est le problème de Dieu, Démocrite en sa- 
vait autant que lord Kelvin; son hypothèse 
reste seule admise. Enfin, au moment oîi vous 
êtes sur le point de concevoir une science uni- 
verselle et centrale, dont la loi suffirait à 
expliquer la totalité des phénomènes, — quelle 
est cette science et quelle est cette loi? Celles 
dont Heraclite a donné, voici deux mille quatre 
cents ans, l'expression définitive : — le feu se 
transforme en mouvement; le mouvement se 
transforme en feu ; et c'est là le monde. 

J'étais épuisé. 

— Gallistô, suppliai-je, écoute mes paroles 
ailées; tu es beaucoup trop savante. J'avais 
bien entendu dire que les courtisanes antiques 
étaient des femmes de rare intellectualité, 
mais ce n'est pas cela, sans doute, qui les a 
faites si belles. Aujourd'hui si M'"^ de Pougy, 
malgré son beau talent littéraire, voulait entre- 
tenir M. Boutrouxdes sujets qui le préoccupent, 
elle ne réussirait pas à l'intéresser autant qu'une 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. lOi 

Aspasie parlant à Xénophon. Et pourtant, je la 
préfère, parce qu'elle discourt plus volontiers 
d'une robe que d'une loi thermodynamique, 
et c'est une conversation qui sied mieux à son 
corps flexible. D'ailleurs le charme d'une 
femme s'accroît toujours au moment oij elle 
se tait; mais c'est une vérité spéciale dont 
l'évidence n'apparaît qu'aux hommes. 

Elle attendit en silence que j'eusse terminé; 
puis avec un entêtement victorieux, elle recom- 
mença : 

— Quoi qu'il en soit, depuis deux mille ans 
vous n'avez découvert ni... 

— Nous avons découvert l'Amérique, inter- 
rompis-je patiemment. 

— Cela n'est pas vrai ! 

— Callistô, ne dis pas d'absurdités. 

— Je répète et je soutiens que l'Amérique a 
été découverte par Aristote, et que ceci n'est 
pas une thèse paradoxale, mais un fait histo- 
rique et patent. Aristote savait que la terre 

9. 



102 SANGUINES. 



était ronde, et [tu peux le lire dans ses œuvres) 
il avait conseillé de chercher le chemin des 
Indes (( par l'occident, au-delà des colonnes 
d'Héraklès ». C'est le projet qu'a repris Golomh. 
Mais on a toujours estimé que la gloire d'une 
découverte revient au cerveau qui conçoit et 
non à l'ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a 
découvert Neptune. . . 

— Eh bien ! dis-je au comble de la lassitude^ 
tu conviens donc au moins de ceci : nous 
avons découvert Neptune. 

— Et quand cela serait ! On a découvert 
Neptune! Tu es étonnant! Depuis hier, je te 
supplie de me révéler un plaisir nouveau, une 
conquête vers le bonheur, une victoire sur les 
larmes. Et on a découvert Neptune! Je rentre 
dans la vie après vingt siècles, anxieuse de 
tout, jalouse des merveilles que je suppose 
inventées^ me demandant si je ne vais pas 
pleurer pendant ma vie d'ombre éternelle, 
pour être venue au monde trop tôt : et on a 
découvert Neptune! Un plaisir! un plaisir 1 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 103 

plaisir de l'esprit, plaisir des sens, que m'im- 
porte ! Vais-je donc redescendre aux plaines 
Élysées sans emporter avec moi le frisson d'une 
volupté nouvelle ? 

Elle étendit les mains. . . Puis, brusquement : 

— D'ailleurs, c'est Pythagore qui a décou- 
vert Neptune. 

Je m'affaissai. 

— Parfaitement, expliqua-t-elle inexorable. 
Pythagore avait trouvé que le système solaire 
devait se composer de dix astres. Je ne sais sur 
quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre ; mais 
comme son disciple Philolaos devait discerner 
plus tard, sans aucun instrument à lentille, et 
bien des siècles avant Copernic, le double 
mouvement de la terre autour de son axe et 
autour du feu central ; comme sans doute il ne 
t'est pas possible de comprendre comment une 
pareille découverte a été établie avec le seul 
secours du raisonnement, tu n'as pas le droit 
de préjuger que l'hypothèse de Pythagore ait 



104 SANGUINES. 



été avancée témérairement et se soit confirmée 
par hasard. J'ai dit. 

Je ne luttais plus. 

— Veux-tu une cigarette? demandai-je. 

— Comment? 

— Je dis : Veux-tu une cigarette? Sans 
doute, cela aussi nous vient de la Grèce, puis- 
que c'est Aristote qui a... 

— Non. Je ne vais pas jusque-là. J'avoue 
que nous ignorions cette inepte habitude, qui 
consiste à s'e mplir la bouche avec de la fumée 
de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends 
pas m'offrir ceci comme un plaisir? 

— Qui sait ? As-tu essayé ? 

— Jamais ! Comment, tu es de ceux qui se 
livrent à cet exercice ridicule? 

— Soixante fois par jour. C'est même la 
seule occupation régulière dont j'aie consenti à 
charger ma vie. 

— Et elle te plaît? 

— Je crois véritablement que je me résigne- 



UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 103 

rais à ne pas toucher la main d'une femme 
pendant une semaine tout entière, plutôt que 
de me voir séparé de mes cigarettes pendant 
le même laps. 

— Tu exagères. 

— Presque pas. 

Elle était devenue rêveuse. 

— Eh bien ! donne-moi une cigarette. 

— Je te l'offrais. 

— Allume-la. Comment fait-on? On aspire? 

— Les jeunes filles soufflent dedans; mais 
ce n'est pas le meilleur moyen. Il vaut mieux 
aspirer, en effet. Prends une bouffée. Ferme 
les yeux. Une autre... 

En quelques minutes, Callistô avait mis en 
cendres son petit rouleau de feuilles orientales. 
Elle en jeta le bout à demi consumé, où le 
fard de ses lèvres avait laissé du rouge. 

Il y eut un silence. 

Elle évitait même de me regarder. Elle avait 
pris le paquet carré dans sa main, qui me 
parut agitée comme par une légère émotion, 



106 SANGUINES. 



et après qu'elle l'eut examiné sur les quatre 
faces, je vis qu'elle ne me le rendait pas. 

Lente, avec le soin qu'on apporte aux objets 
les plus précieux, elle le posa près du cendrier, 
sur le bord d'un divan clair oii elle étendit son 
long corps foncé. 

1898. 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS 



M. Walter H..., dont le nom est aujourd'hui 
trop célèbre pour qu'il soit nécessaire de 
l'écrire en toutes lettres, a été mon ami pen- 
dant vingt-quatre heures, un jour où nous 
avons failli périr ensemble. 

Lui et moi, nous étions montés, sans nous 
connaître, sur un transatlantique de cabotage, 
la Ville-de-Barcelone , qui faisait le service des 
ports entre la blanche Tanger, Gibraltar et 
Oran. Tempête sur toute la mer. Les journaux 
espagnols achetés à Malaga, racontaient l'en- 
gloutissement du plus beau croiseur de la 
flotte, la Rema-Regente, coulé bas sous une 

10 



110 SANGUINES. 



trombe de vent, avec quatre cent cinquante- 
cinq officiers et matelots, dans les mêmes 
parages. Je revois encore l'aspect de ces jour- 
naux funèbres et la liste immense des morts 
emplissant la première page noire, depuis 
l'amiral commandant jusqu'aux laveurs de 
sentines. 

Nous partîmes le même jour, au milieu 
d'une fausse accalmie qui ne dura pas une 
demi- heure. Sitôt que le navire eut franchi la 
ligne vert sombre de la pleine mer, il bondit, 
plongea, rebondit plus haut, se coucha sur le 
flanc droit et frémit de toutes ses membrures 
comme un petit oiseau terrifié sous l'explosion 
de l'ouragan. 

Une vague passa par-dessus le vaisseau et 
s'abattit sur lui de toute sa masse. Une autre 
en lit le tour. Une autre et cent autres. Toute 
la nuit, nous entendîmes l'effondrement des 
flots pesants sur le pont et ses planches plain- 
tives. Quelquefois nous sautions sur le faîte 
d'une lame comme un œuf vide dans le pana- 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS. IH 

che d'un jet d'eau, et alors l'hélice émergée 
tourbillonnait en Fair avec un bruit strident 
qui sifflait la sirène au milieu de l'orage. 
Par moments, entre deux minutes assourdis- 
santes, nous traversions de si profonds silences 
que nous pensions avoir déjà coulé. Heures in- 
comparables de grandeur et de beauté tragique. 
Le lendemain matin, quand je montai sur 
le pont, à la fin de la tempête, un grand Maro- 
cain brun, drapé d'un burnous blanc dont les 
plis s'enfuyaient au fil de la rafale, s'approcha 
du capitaine. 

— Quand c'est n's arrivons Melilla? dit-il. 

— A Melilla? fit le commandant. Pas de 
sitôt, mon ami. Dans une quinzaine. Au pro- 
chain voyage. 

— Qu'est-ce tu dis, dans une quinzaine? Je 
vais Melilla, jord'hui. 

— Oui. Eh bien! tu iras de Nemours. Nous 
avons filé devant Melilla sans relâche. J'aurais 
coulé mon bâtiment si j'avais abordé cette nuit, 
par le temps que nous avons eu. 



112 SANGUINES. 



L'Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna 
un Yekreb beitak où toute sa colère était gron- 
dante; puis il s'éloigna sur le pont en se tenant 
aux bastingages et en promenant son regard 
noir sur la côte de sa patrie qui fermait l'hori- 
zon à l'est. 

* 

Ht « 

La salle à manger dont je poussai la porte 
restait vide, ou à peu près. Deux autres passa- 
gers, sur cinquante, avaient pu quitter leur 
cabine. C'était d'abord une vaillante voyageuse, 
la vieille marquise de S..., mère d'un député 
français que M. Jaurès combattait déjà. C'était 
ensuite M. Walter H... Celui-ci m'adressa la 
parole, avec la bonne humeur joyeuse qui suc- 
cède aux mauvaises nuits de mer et qui res- 
semble au sourire de la convalescence. 

— Je viens de passer cinq ans au Maroc, me 
dit-il, et je vais en Perse, par Marseille, Cons- 
tantinople et Batoum. Dites-moi, aimez-vous 
les Arabes? 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS. 113 

Sur ce mot, nous fûmes en sympathie. 

VYalter H... avait alors vingt-neuf ans. Son 
visage était bruni par le soleil d'Afrique et rasé 
comme à Oxford, mais assez français de ligne 
et d'expression. Il avait couru toutes les routes 
du Maroc et même un peu du Sahara. Il parlait 
la langue arabe avec une telle perfection que 
je le vis un jour, dans les faubourgs d'Oran, 
cerné par un groupe d'indigènes qui le pre- 
naient pour un musulman costumé en roumi. 

— Ah! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais 
Arabes que le jour où vous irez là-bas, entre 
Fez et Marrakech, sous le Djebel Aïachin. Par- 
tout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Fran- 
çais, des Anglais, l'Arabe a déjà perdu la 
noblesse de son caractère avec son indépen- 
dance. Tripolitains négociants, Tunisiens adou- 
cis et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonc- 
tionnaires ou rentiers pacifiques, les premiers 
de la race sont courbés sous la servitude de 
l'Europe; et autour de ceux-là grouille la 
foule pauvre et craintive, qui se soulèverait 

10. 



il4 SANGUINES. 



sans doute à la bonne occasion, mais qui, jus- 
que-là, tend la main. 

— Tandis qu'au Maroc... 

— Oh ! là-bas ! Là-bas, il y a une race anti- 
que qui, depuis l'origine du monde, n'a jamais 
été esclave. Je crois que cela est unique chez 
les peuples de la terre. Là-bas survivent encore 
huit millions d'hommes libres, fils des grands 
conquérants qui, d'une seule chevauchée, galo- 
pèrent un jour de la mer des Indes au bassin 
de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs 
positions. Ce sont les vieux Sarrasins ! Allez les 
voir : ils sont superbes ! 

Cependant, le navire s'était arrêté sur ses 
ancres, dans une rade aux lignes harmonieuses : 
le village de Nemours s'allongeait devant la 
Méditerranée, Nemours, le seul point de la 
terre marocaine oîi flotte le drapeau français, le 
seul vallon que le maréchal Bugeaud sut obte- 
nir du sultan, après la victoire de l'Isly. 

Nous descendîmes dans un canot qui devait 
nous conduire à terre. Le Marocain mécontent 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS. 115 

que j'avais entrevu sur le pont nous suivit et 
prit place sur le banc du milieu. 

Je le considérai : il avait laissé tomber le 
capuchon blanc de son burnous, et sa fine 
tête se dressait, portée par un cou admirable. 
Les traits de son visage étaient composés de 
tous ceux que nous estimons nécessaires à 
la noblesse d'une expression. Une majesté 
consciente flottait dans son sourcil et jetait 
son ombre à l'œil noir. Ses lèvres minces et 
ses narines attestaient sa race absolument 
pure. 

Walter H... le fit parler. Il s'appelait El 
Hadj Omar ben Abd-el-Nebi, caïd de Sidi- 
Mallouk. 

Plusieurs fois déjà, au retour de Tanger, il 
avait gagné sa tribu par Pescale de Melilla, les 
sentiers du Rifi' et les bords de la rivière; mais, 
détourné de sa route habituelle, il s'inquiétait 
du chemin à suivre par Nemours et Lalla- 
Marnia, car la grande tribu d'Oudjda n'était 
point amie de la sienne. 



116 SANGUINES. 



Désignant deux pistolets qui sortaient de sa 
ceinture jaune, je lui dis : 

— Tu es armé. 

Il eut une moue de mépris et un mouve- 
ment d'épaules. 

— Des pétards, murmura-t-il. 
A ce moment, nous abordâmes. 

Et, quand nous fûmes tous trois à terre, en 
marche dans la vallée fleurie qui monte au 
sortir du village, El Hadj Omar défit un pli de 
son manteau blanc, prit avec précaution, pres- 
que avec respect, le coutelas qu'il tenait caché 
le long de sa cuisse et le présenta horizontale- 
ment. 

— Ça, c'est une arme, dit-il. 

Ce coutelas était long comme les deux tiers 
du bras. La poignée en était courte, mais 
solide et bien en main, sans autre garde 
qu'une languette de cuivre qui recouvrait le 
talon. La lame apparut, d'un bleu noir, habil- 
lée par des dentelles d'or de ses damasqui- 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS. 117 

nures fines, et toute nue au fil du tranchant. 
El Hadj Omar pinça la nervure avec le bout 
du pouce et de l'index. Sa main fila jusqu'à la 
pointe aiguë, et la contourna en s'échappant, 
comme si elle eût passé autour du feu. 

— Avec ça, dit-il encore, mon frère a tué 
d'un coup un homme et une femme. D'un coup 
du poing. C'est un bon couteau. 

Un homme et une femme? Nous voulûmes 
savoir l'histoire. Le Marocain hésitait. Enfin, 
il se laissa prier. 

Nous nous assîmes sur un talus vert, dans 
un tournant de la vallée oii les fleurs inondaient 
la terre. Une végétation prodigieuse descen- 
dait des flancs de la montagne; térébinthes et 
palmiers nains, phyllireas, micocouliers. Des 
buissons de myrtes et de lentisques et de 
bruyères arborescentes environnaient les juju- 
biers couverts de feuilles printanières. Des ta- 
maris et des buplèvres croissaient au bord d'une 
eau fuyante où frissonnaient des lauriers-roses. 



118 SANGUINES. 



Et tel fut le récit que nous entendîmes dans 
cette vallée paradisiaque : 



* 



El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud 
ben Abd-el-Nebi, caïd, avant lui, de Sidi- 
Mallouk. 

Mahmoud était déjà mari de trois femmes 
€t, depuis longtemps, il ne songeait plus à de 
nouvelles épousailles lorsqu'il rencontra une 
jeune fille errante, et devint fou d'amour 
pour elle, tout à coup. 

Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un 
mot qui veut dire « la perle ». Elle venait des 
plaines de la Tunisie et portait le costume de 
son village : une simple tunique rouge ouverte 
sur le flanc droit et laissant voir le sein dans 
le bâillement de rétoffe. C'était une fille de 
berger, si toutefois sa mère disait vrai, car on 
ne savait rien de clair sur elles deux, sinon 
qu'elles avaient l'air de deux bohémiennes 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS. 11^ 

mécréantes. Mais rien, sur terre ni dans les 
rêves, n'était plus beau que Djouhera. 

Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais 
plutôt malheureux et maudit, le jour où il 
trouva cette fille sur sa roule, car elle se pro- 
menait à visage découvert et chacun pouvait 
voir sa bouche, et n'était-ce pas assez pour le 
malheur d'un homme ? Il était tout naturel que 
Mahmoud l'emmenât d'abord pour la saisir et 
l'épousât ensuite pour s'en faire aimer, si 
Dieu le voulait bien. Mais Dieu ne le voulut pas. 

Djouhera ne donna rien à Mahmoud, que 
son petit corps indifférent. En échange, elle 
obtint tout, même le divorce des premières 
femmes et l'assentiment du cadi. Elle devint 
maîtresse absolue de son mari et de la maison. 
Et, lorsqu'elle n'eut plus rien à vaincre, elle 
porta plus loin ses désirs, voulut aussi les 
autres hommes. 

Quels furent alors ses amants? et qui pour- 
rait les compter? Jamais la femme d'un caïd 
ne s'était ainsi débauchée. Elle montait le soir 



120 SANGUINES. 



sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe en- 
tr'ouverte, et si un homme l'apercevait, elle 
lui souriait, au lieu de s'enfuir. Les jeunes gens 
de la tribu connurent l'un après l'autre qu'elle 
acceptait toujours celui qui était là. Elle atti- 
rait le premier venu près d'une porte basse au 
fond de son jardin, sous les branches tombantes 
d'un amandier rose, et jamais on ne put la 
surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa 
chair avec une telle promptitude que ses ren- 
dez-vous les plus tendres duraient l'espace 
d'une étreinte. 

Or, un soir, au miHeu d'un de ces frissons 
furtifs, Djouhera devint amoureuse. 

Gela lui prit comme une puberté, tout à coup, 
à sa grande surprise. Un certain Abdallah, 
aussi pauvre qu'elle-même l'avait été jadis, un 
garçon qui dormait, l'été, sur la terre, et l'hi- 
ver, dans la mosquée, fut celui qui la transporta 
depuis la volupté jusqu'à la passion. Elle s'en- 
fuit à cheval, avec lui. 

Pendantdesjoursetdesjours, Mahmoud cher- 



ESCALE EN RADE DE NEMOURS. 121 

cha leur trace sans pouvoir la trouver, car la 
jeune femme était partie en habits d'homme et 
galopait comme un chasseur de lions. Si déses- 
péré qu'il fût, Mahmoud était bien décidé à lui 
pardonner plutôt que de la perdre et quelque 
honte qu'on lui en fît, car son amour avait dis- 
persé dans le néant tout ce qu'il y avait en lui 
d'orgueil. 

Mais il ne savait pas qu'il dût voir ce qu'il vit. 

Lorsque au terme de sa poursuite il pénétra 
enfin dans la chambre d'auberge où il retrou- 
vait Djouhera, les deux amants étaient si eni- 
vrés l'un de l'autre qu'ils ne l'entendirent pas 
entrer. Mahmoud cria deux fois : « Djouhera !... 
Djouhera !... » puis, sans savoir ce qu'il faisait, 
il perça d'un seul geste le jeune homme sur la 
femme et la femme avec lui, et le plancher par- 
dessous. 

L'homme mourut sur le coup. Djouhera 
poussa un cri faible, mais long comme un cri 
d'extase. Elle ouvrit tout à fait ses yeux d'ago- 
iiisante, tourna la tête et murmura : 

11 



i22 SANGUINES. 



— Mahmoud, c'est Dieu qui t'envoie... Je 
priais Dieu de me faire mourir au milieu de 
ma félicité. C'est lui qui vient d'armer ta main.. . 
Oh ! Dieu ! quelle belle nuit est ma dernière 
nuit... Toi, Mahmoud, tu mourras dans la souf- 
france, dans la vieillesse et la maladie... Et 
moi je m'en vais dans un évanouissement de 
bonheur... Sois béni, Mahmoud; sois béni, 
Mahmoud; sois béni... 

Et plusieurs fois, elle répéta jusqu'à sa der- 
nière haleine : 

— Sois béni, Mahmoud; sois béni, béni... 

El Hadj Omar, ayant achevé son récit, tira 
une seconde fois du fourreau le coutelas où je 
crus voir, vaguement, des reflets rouges. Puis, 
nous reprîmes notre promenade le long de la 
vallée fleurie. A nos pieds, un marmot arabe 
agaçait dans le sable sec un petit scorpion noir, 
furibond et retroussé. 



Biarritz, 1903. 



LA FAUSSE ESTHER 



LA FAUSSE ESTHER 



Aiî milieu du catalogue rouge, je lus ce pro- 
digieux article : 

MANUSCRIT.— Fragment d'un journal intime (1836- 
1839), par M^^^ Esther van Gobseck, philosophe néer- 
landaise 50 fr. 

Intéressant. Détails iacdits sur Fichte. 

Les principaux types romanesques dont le pu- 
blic conserve le souvenir, acquièrent souvent 
une célébrité qui dépasse celle des personnages 
historiques de même ordre. Si peu balzacien 
que puisse être le lecteur, il me permettra de 
supposer qu'il n'ignore pas Esther Gobseck. 

11. 



126 SANGUINES. 



Lui-même lisant cette annonce eût manifesté 
une extrême surpr ise, personne n'en saurait 
douter. 

Une heure plus tard, j'étais chez le libraire 
et le document m'appartenait. On voulut l'en- 
velopper; je n'y consentis pas, et dans la voi- 
ture qui me ramenait je commençai de l'exa- 
miner. 

Mon acquisition était une sorte de registre 
couvert d'un papier à fleurs. A la première page, 
M^^^ Gobseck, ou })lutôt son homonyme, avait 
aquarelle d'une main timide et sage deux bou- 
quets de roses liés par un ruban d'azur. Une 
hirondelle et un papillon, qui se trouvaient être 
de la même taille, volaient au-dessus de la 
composition, et vers le milieu de la feuille se 
lisait cette calligraphie : 

II' CAHIER DE MON JOURNAL 

Commencé le 5 mars 1886 (Anniversaire !) 
Terminé le ... 



LA FAUSSE ESTHER. 127 

Le catalogue avait dit vrai. M^^^ Gobseck par- 
lait de Fichte ; sinon pour l'avoir connu (puisque 
le grand Johann-Gottlieb était mort depuis 
1814) au moins pour avoir eu l'honneur d'en- 
tendre parler son fils Hermann, pendant un 
séjour en Prusse. 

De même l'annonce avait [dûment traité de 
philosophe cette Néerlandaise. 

La philosophie et W^^ Gobseck étaient insé- 
parables; mais au cours de cette sympathie 
entre une abstraction et une réalité, la pre- 
mière ne donnait guère, encore que la seconde 
crût recevoir beaucoup. Le zèledeM^'^ Gobseck 
à évoluer de la raison pure jusqu'à la raison 
pratique n'avait d'égale que la résistance sourde 
opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. 
Les thèses et les antithèses qui s'affrontaient 
dans son esprit ne se rencontraient nulle part 
ailleurs dans le champ de l'intelligence hu- 
maine, et elle en tirait des synthèses qui étaient 
d'abord remarquables par la surprise qu'elles 
ne lui causaient pas. 



128 SANGUINES. 



Mais rien ne la décourageait. M"^ Gobseck 
éprouvait à l'égard de la philosophie cette 
Liebe ohne Wiedeî^liebe , cette passion non 
partagée, que l'on s'accorde à regarder comme 
incomparable, en sentiment comme en expres- 
sion. Elie aimait à régler sa vie en tous temps 
d'après ses principes, je veux dire d'après les 
principes des maîtres. Elle se gardait de croire 
aux critériums trompeurs de ses sens, aux 
conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux 
bavardages de ses opinions personnelles, et 
rien ne lui semblait véritable, légitime ou 
digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un 
enseignement. Sa paix intérieure était à ce 
prix. 

Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun 
événement notable dans son existence. La pe- 
tite ville, où elle passait des jours sans tris- 
tesses ni joies et parfaitement exempts de sur- 
prises, donnait un horizon tranquille à ses 
méditations régulières. En 1838, elle fit un 
voyage en Prusse, voyage d'études et de per- 



LA FAUSSE ESTIIEPi. 120 

fectionnement, au cours duquel toute aventure 
lui fut, semble-t-il, épargnée. 

Ce préambule exposé pour l'instruction du 
lecteur, je me bornerai à transcrire les der- 
nières pages du journal que j'ai sous les yeux 
sans insister autrement sur ce qu'elles pré- 
sentent d'extraordinaire. 



28 mars 1839. 

« Mina est venue me voir ce matin, à cinq 
heures et demie. D'habitude, je ne la vois jamais 
avant le lever du soleil, bien qu'elle et moi nous 
travaillions de bonne heure... Je suis allée lui 
ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux 
sur le dos, dans une tenue où je n'aime pas à 
me montrer; mais je me coiffais et je ne l'atten- 
dais pas. 

« Je lui ai dit : « Qu'y a-t-il? » 
« Et elle m'a répondu : « Ah ! Esther ! » 
« Bien inquiète, je l'ai fait asseoir, et je lui 
ai demandé si elle n'était pas malade, ou si son 



432 SANGUINES. 



grand-père n'était pas plus mal, ou si peut-être 
la petite sœur... mais il ne s'agissait pas d'elle; 
il s'agissait de moi, hélas! 

« Elle tenait deux volumes à la main et elle 
me les tendit en disant : 

« — Lis toi-même.» 

(( Je lus : H. de Balzac, la Femme supérieure^ 
et je repris : 

« — Qu'y a-t-il là-dedans? 

« — Ce qu'il y a, répondit-elle. Il y a que 
ces deux volumes contiennent trois romans, 
et que dans le troisième il est question de toi, 
sous les traits d'une fille perdue. 

« Elle m'avait dit cela si brusquement... Je 
me trouvai mal tout de suite et perdis cons- 
cience... 

« Lorsque je fus de nouveau capable de l'en- 
tendre, Mina continuait : 

« — Oui, oui, c'est affreux, mais il faut que 
tu lises, Esther, il faut que tu lises. C'est une 
Hollandaise, te dis-je; elle s'appelle Esther 
comme toi; Gobseck, comme ton père : c'est ton 



LA FAUSSE ESTHER. 133 

nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet 
horrible livre. S'il continue de se vendre, ce 
roman de l'enfer, tu es déshonorée, ma fille, 
comprends-tu ; il faut agir tout de suite, aller 
à Paris, parler à Fauteur... » 

« Miséricorde ! quel malheur sur moi ! Mina 
m'a montré quelques pages. Ce troisième roman 
s'appelle la TorpilleK.. Esther Gobseck... 
Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le 
nom de mon père... et dans quelle compagnie. 
Seigneur ! dans quelles maisons ! Ah î mon 
Dieu ! quel malheur sur moi I Mon Dieu ! Mon 
Dieu ! je n'y survivrai pas ! Mon Dieu ! faut-il 
avoir vécu comme je l'ai fait pendant vingt-sept 
ans selon la sagesse et parfois au prix de quelles 
luttes avec mes penchants naturels ! faut-il 
avoir tout sacrifié aux fortifications de cette 
maison pure oii je veux qu'habite mon àme et 
se cultive mon esprit! faut-il avoir renoncé 

1. La première partie de Splendeurs et Misères parut 
sous ce titre en octobre 1838, en même temps que la 
Femme supérieure et la Maison Nucingcn. — P. L. 

12 



13i SANGUINES. 



même aux félicités du mariage pour se voir à 
la fin souillée moralement, salie par un Fran- 
çais que je ne connais même point, traînée 
sous mon propre nom dans la boue du ruisseau 
de Paris... Ah I mon Dieu! quel malheur sur 
moi î 

(( Que faire? que faire à présent? Gomment 
serai-je reçue par ce romancier si j'ose me 
présenter à lui? Sais-je seulement si je serai 
respectée chez un homme assez débauché pour 
écrire ces infamies? Et puis, qui me dit que 
tout cela n'est pas une vengeance, une machi- 
nation ourdie contre moi? J'ai des ennemis 
dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à 
personne. Certains en veulent à ma famille, 
d'autres à ma fortune, d'autres à mon savoir. 
Et puis... et puis... le mal est fait... » 



II 



Paris, 42 avril. 

« Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce 
que je fais ici, mais je suis venue... Mina le 
voulait pour mon honneur. Elle m'a dit qu'il 
était encore temps d'agir pour éviter un mal 
plus grave... Si du moins elle m'accompagnait, 
si je pouvais faire avec elle cette visite qui 
m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette 
ville, oii mon nom, depuis six mois, est un 
nom infâme... » 



]\[ 



/ j 3 avril. 

« Où demeure M. de Balzac? Comment me 
renseigner? Je suis entrée ce matin chez son 
éditeur et j'ai posé la question. Un employé 
m'a dit : « Qui êtes vous? » et comme je n'osais 
pas me nommer, il m a répondu grossièrement: 

« — Ah? alors, une créancière? Eh bien! 
si on vous demande l'adresse de Balzac, vous 
direz que vous ne la savez pas. 

« Je suis partie... A mon hôtel on ne connaît 
pas même le nom de ce monsieur. Il n'est pas 
si célèbre que Mina me l'avait dit. 

« Et cependant ses romans sont chez tous 

12. 



SANGUINES. 



les libraires. J'ai vu, ce soir, la Torpille au 
Palais-Royal et je me suis enfuie en me cachant. 
Il me semble toujours que les passants me 
dévisagent, qu'ils me reconnaissent dans les 
rues... » 



IV 



15 avril. 

(( Enfin je sais. M. de Balzac : aux Jardies, 
Sèvres, sur la route de Ville-d'Avray, après 
l'arcade du chemin de fer. 

« J'irai demain matin de bonne heure, pour 
être certaine de le trouver chez lui. 

« Ah! aurai-je assez de courage"* » 



16 avril, midi. 

« Je ne crois pas que l'on se soit moqué 
de moi, mais quel homme singulier que cet 
écrivain ! . . . 

« A sept heures, j'avais pris au Garrouc?i 
l'omnibus de Sèvres et je m'étais fait arrêter à 
l'arcade de Ville-d'Avray. 

« J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est 
située à mi-côte d'une colline, sous un parc, 
en plein midi, devant une admirable vue. Par- 
tout des bois, des forêts, des vallons. La brume 
du matin était si fraîche et si douce autour de 
moi que je me sentais pleine de vaillance et 



U2 SANGUINES. 



décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille. 

« Un domestique m'ouvre : 

« — Monsieur de Balzac? 

« — Monsieur vient de se coucher. 

« — Il est souffrant ? 

« — Non, madame. Monsieur se couche tous 
les jours vers huit heures du matin. Monsieur 
travaille la nuit. 

« Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit 
moqué de moi... A Paris, on ne voit guère 
d'existences normales... Tous les Français sont 
de tels originaux. 

(( — Madame peut revenir à six heures du 
soir, m'a dit le domestique, si Madame tient 
à voir Monsieur. 

« Je reviendrai donc, mais cette journée 
d'attente me fait mal aux nerfs et m'enlève 
toute mon énergie. Maintenant j'ai peur, je 
suis épuisée d'impatience et d'appréhensions.» 



VI 



16 avril, soir. 

« Si cette journée n'est pas un rêve, j'en 
resterai folle ou j'en mourrai. Je ne comprends 
pas moi-même comment j'ai le courage d'en 
écrire le récit après l'avoir vécue; mais il 
n'importe, j'écris machinalement, sans voir, 
dans un bourdonnement cérébral qui emporte 
ma raison. 

« Je suis entrée chez cet homme à six heures, 
je crois... je ne sais plus... Ah ! pourquoi Mina 
m'a-t-elle fait lire ces pages que peut-être 
j'eusse ignorées! Pourquoi le destin s'acharne- 
t-il sur ma tête ! Ah ! pauvre moi ! pauvre moi ! 



Ui SANGUINES. 



« Le domestique m'avait demandé qui 
annoncer... J'ai donné mon nom; j'espérais 
qu'ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel 
était l'objet de ma démarche. 

« Pendant cinq minutes je suis restée seule 
dans une antichambre qui n'avait pas de sièges. 
Les quatre murs en étaient blancs, et sur le 
plâtre on avait écrit au charbon : Ici une fres- 
que par Delacroix.., Ici un bas-relief de Rude... 
Ici une tapisserie des Gobeli?is...Je ne sais quoi 
encore... Il me vint à l'esprit que j'étais chez 
un fou. . . Mais non. . . Ce n'est pas lui qui est fou. 
C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, 
il a toujours raison. 

« On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, 
je n'ai vu personne... Et soudain une voix ter- 
rible m'a crié du fond de la pièce : 

« — Qui vous autorise, mademoiselle, à 
prendre le nom d'Esther Gobseck? » 

« Ah ! cette voix ! elle résonne encore dans 
ma pauvre tête en démence... 



LA FAUSSE ESTIlEPu 145 

« J'ai levé les yeux. Un homme était devant 
moi, gros et laid et cependant superbe, avec de 
longs cheveux droits comme j'en ai vu porter 
aux étudiants prussiens. Il était debout der- 
rière un bureau où il y avait bien dix mille 
feuilles de papier, plus mêlées, plus hou- 
leuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet 
océan, il me regardait avec des prunelles noires 
que je voyais luire jusqu'à moi, bien qu'il tour- 
nât le dos à la lumière du jour. 

« — Ah! monsieur », murmurai-je presque 
défaillante. 

« Les mots mouraient sur mes lèvres. 

« 11 frappa du poing le bois de son bureau et 
répéta plusieurs fois : 

« — Qui vous autorise? qui vous auto- 
rise? » 

« Alors je ne sais plus comment j'en trouvai 
la force, mais je réussis à murmurer : 

« — Monsieur, je suis Esther Gobseck. » 

13 



146 SANGUINES. 

« Il porta tout son buste en avant, me fou- 
droya d'un regard que je ne pus soutenir, et 
partit d'un éclat de rire qui secoua les murs 
comme la commotion d'une bombe. 

« — Vous? dit-il. Vous!! Esthcr Gobseck ! » 

« J'inclinai la tête. 

« — Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette 
plaisanterie est détestable. Si vous voulez me 
cacher votre identité, libre à vous. Prenez un 
pseudonyme ou ne vous nommez point, mais 
ne ravissez pas le nom d'une autre ! Le nom 
est la propriété la plus sacrée que possède la 
personne humaine. » 

(( D'une main tremblante, j'ouvris ma ser- 
viette portefeuille et je lui tendis mon pas- 
seport où mon signalement se trouvait ex- 
posé. 

(( — Prenez-en connaissance, monsieur. Les 
rièces sont signées du bourgmestre... » 

« Il lut, relut, dit à plusieurs reprises : 
< Etrange... curieux... singulier... » Puis^ il me 



LA FAUSSE ESTHER. 447 

considéra longuement, et, de pâle que j'étais 
je devins extrêmement rouge. 

(( — C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à 
dire. Vous êtes Esther Gobseck... si extraordi- 
naire que cela puisse sembler. » 

« II chifTonna un papier qu'il jeta dans une 
corbeille, s'assit, et, se retournant soudain vers 
moi : 

(( — Alors vous allez me donner tout de suite 
un renseignement dont j'ai besoin. De quoi se 
composait le mobilier de votre chambre à cou- 
cher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme 
petite danseuse? 

« — Petite danseuse! m'écriai-je révoltée. 
j\Iais monsieur, je n'ai jamais été petite dan- 
seuse ! je suis philosophe fichtiste. 

« Furieux, il frappa de nouveau le bois du 
meuble : 

« — Mademoiselle, je vous répète que cette 
facétie est déplacée. De deux choses l'une : 
ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et 



148 SANGUINES. 



c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien si 
vous êtes Esther Gobseck, vous êtes la Torpille. 

« — La Torpille, c'est moi? balbutiai-je 
égarée. 

« — Mais bien entendu ! Et la Torpille n'est 
pas philosophe fichtiste! » 

« Après un silence, il se leva, étendit sa main 
dans ma direction et me dit les choses stupé- 
fiantes que je vais essayer d'écrire si j'en ai 
encore la force. L'autorité de sa voix était telle 
que je ne l'interrompis à aucun moment. 

« Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gob- 
seck et de père inconnu. Votre mère, ruinée 
par Maxime de Trailles, est morte assassinée 
par un officier dans une maison du Palais- 
Royal, au mois de décembre 1818. A cette date, 
vous aviez treize ans et, depuis plusieurs 
années déjà, guidée par votre mère Sarah, 
vous meniez la triste vie des petites prostituées 
impubères. C'est alors que vous êtes entrée à 



LA FAUSSE ESTHER. 140 



i'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, 
parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais 
bien besoin de savoir quel fut le mobilier de 
votre chambre à coucher vers cette époque ; mais 
puisque vous ne voulez rien dire, passons. En 
1823, on complote de vous envoyer à ïssoudun 
chez le vieux Jean-Jacques Rouget sur le point 
d'épouser sa bonne, et que l'on voudrait, f^râce 
à vous, détourner de ce mariage indigne. Le 
projet ne réussit pas. Je passe encore sur les 
embarras d'argent qui attristèrent votre dix- 
huitième année, embarras qui vous obligent à 
un expédient honteux. A la fin de cette 
année 1823, vous rencontrez par hasard Lucien 
de Rubempré au théâtre, vous le recevez dans 
votre appartement situé rue de Langlade. Vous 
l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai 
point comment, par l'entremise de Vautrin, le 
baron de Nucingen fait votre fortune et celle 
de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez- 
moi bien. » 

« Je Técoutais, au comble de l'horreur. 

13. 



toO SANGUINES. 



« — Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a 
trente-huit ans de plus que vous. Il est anti- 
pathique et même répulsif. Vous le subissez 
avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien : 
le 13 mai, après une soirée donnée en son 
honneur, vous absorberez une perle noire con- 
tenant un topique javanais, et vous mourrez 
instantanément. Tel est le sort que je vous 
réserve. » 

« Hélas ! je tremblais comme une feuille. 

« — Gomment le savez- vous, monsieur? 
bégayai-je. 

(( — Gomment je le sais? cria-t-il. Quelle 
inepte question ! c'est moi qui vous ai faite ! » 



VII 



17 avril. 

« Ma raison revient peu à peu. 

•( Maintenant j'y vois clair. La situation 
s'illumine. C'est la lutte de deux certitudes entre 
elles, et pas autre chose, pas autre chose. 

« Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que 
je suis née à Maestricht en 1812, que je porte 
le nom de mon père et que j'ai toujours vécu 
en honnête fille; mais au fond quelle preuve 
ai-je de cela? aucune. 

« Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, 
ni sur une vérité d'expérience, ni sur une sen- 
sation pour affirmer que telle est ma vie. Je 



4î;2 sanguines. 



ne puis donc examiner que deux représenta- 
lions pour arriver à la connaissance adéquate 
de mon passé : mon propre souvenir ou le 
témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce 
sont des représentations antagonistes. Reste 
donc à déterminer laquelle des deux primera 
l'autre. 

« Eh bien, je me sens encore mentalement 
trop atteinte pour accorder la suprématie à ma 
certitude personnelle. L'homme qui m'a parlé 
hier me domine, je n'en puis pas douter. Con- 
sidérer son esprit comme inférieur au mien 
serait de ma part une insigne niaiserie. Sa clair- 
voyance a été la lumière de ma raison égarée. 
J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination 
dont je n'avais pas même conscience, et qui, 
par un phénomène inexplicable, m'a donné des 
souvenirs fictifs au moment oii je perdais mes 
souvenirs conformes. 

« Ma personnalité s'est dédoublée si complète- 
ment que je ne puis pas savoir à quelle date 
exacte s'est faite la métamorphose de mon moi, 



LA FAUSSE ESTHER. 1^3 

car je ne trouve à mon service qu'une mémoire 
faussée de fond en comble. Je me sens vivre 
dans l'état mental du rêve, acceptant comme 
vraisemblables des événements chimériques et 
loute une longue suite de souvenirs que M. de 
Balzac, par son témoignage formel, réduit à 
néant, » 



VIII 



18 avril. 

« Ainsi je suis une de ces femmes... Mon 
Dieu ! je ne m'en doutais guère, Je ne voyais 
pas la vérité; mais quelle folie de la nier; 
quelle folie ! Ma sensation intervient pour cor- 
roborer le témoignage. Je ne suis pas physique- 
ment pure; ma chasteté n'est qu'intellectuelle, 
j'ai les sens impérieux d'une courtisane: mon 
corps est brûlé d'un feu intérieur. Comment le 
nier, hélas ! et toutes mes faiblesses î et toutes 
les faiblesses de ma volonté ! » 



IX 



19 avril. 

« Ce soir je suis sortie pour accomplir mon 
destin; mais quelle étrange métamorphose est 
la mienne I J'ai totalement oublié mes habi- 
tudes premières. La seule pensée d'y revenir 
m'effarouche et la timidité m'étrangle au mo- 
ment d'articuler un mot. 

« Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise 
sans doute pour une mendiante, car il m'a jeté 
cinquante centimes et ne m'a pas invitée à le 
suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... 
Peut-être aussi n'ai-je pas la voix. » 



a 



5 mai. 

« La fin approche, la fin de ma pauvre des- 
tinée. Je sais bien, quoique je n'ose pasTécrire ; 
je sais trop bien pourquoi le 13 mai prochain, 
comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de 
la vie à la mort en avalant une perle noire... 

« Une perle noire, contenant un topique 
javanais... Oii la trouver, cette perle noire qui 
renferme l'éternité ? Je vais de boutique en 
boutique, chez les pharmaciens, chez les herbo- 
ristes... On m'offre des poisons, mais pas 
celui-là... (Oh! Dieu! l'horrible vie, et que la 
mort me sera douce!)... Je veux un topique 



UO SANGUINES. 



javanais, un topique javanais dans une perle 
noire... M. de Balzac l'ordonne ainsi. » 



(Le manuscrit s'arrête là. Suivent 41 pages 
blanches.) 



LA CONFESSION DE }r X. 



i i. 



LA CONFESSION DE M"^ X 



L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît 
certaines questions, même du ton le plus hon- 
nête, sur son expérience du confessionnal. 
Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un 
ne les lui posât point. 

On eût pu dire de lui qu'il était mondain, 
à la condition que cette épithète n'impliquât 
rien de désobligeant pour son caractère, car on 
le voyait presque aussi souvent à l'église que 
dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque 
chose, c'est qu'une messe est une cérémonie 
plus brève qu'une visite ou un dîner. L'abbé 
de Couézy était relis-ieux. 



1G4 SANGUINES. 



Le trait dominant de sa physionomie grasse 
et fine était d'abord l'intelligence et, plus spé- 
cialement, la perspicacité. Lorsqu'il regardait 
un nouveau venu, ses petits yeux faisaient 
lentement le tour du personnage à découvrir; 
puis les paupières se refermaient avec un sin- 
gulier battement, comme des lèvres qui mur- 
murent : « Va, maintenant, je sais qui tu es. » 

11 confessait tout Paris. Les dames le choisis- 
saient en foule pour directeur de leurs cons- 
ciences toujours justement alarmées. Ou le 
savait assez homme du monde pour ne pas 
envoyer à Rome ime pénitente paisiblement 
relapse dans un adultère de tout repos; et 
cependant son indulgence était assez mesurée 
pour qu'en se jetant à ses pieds nul repentir 
même éphémère n'eût la certitude absolue 
d'être pardonné à l'avance. Quand les dames 
consentent à pécher, on serait mal venu de 
leur dire que leur faute n'existe point. 

Eh bien! lorsque l'abbé de Gouézy en visite 
quittait le canapé du salon pour le fauteuil de 



LA CONFESSION DE M"« X. 1G5 

cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se glissait 
avec discrétion au milieu des causeries entre 
hommes, il arrivait que sa présence transfor- 
mait aussitôt la forme des discours sans en 
altérer le fond, sinon par réticence. On le pre- 
nait volontiers pour informateur, encore qu'il 
se refusât avec indignation à jouer ce rôle. 
Les habiles, tentant d'obtenir ses confidences 
en les faisant dévier insensiblement du général 
au particulier, débutaient par cette phrase ou 
quelque autre semblable : 

— Vous, monsieur l'abbé, vous qui connais- 
sez notre époque mieux que personne, qu'est-ce 
que vous pensez des mœurs? 

Et lui, en agitant les mains : 

— Que me demandez-vous là! s'écriait-il. 
Mais je ne puis rien dire! je ne puis rien dire! 
Nous ne devons retenir de chaque confession 
que l'expérience nécessaire à bien entendre 
les autres et à acquérir par là un esprit juste, 
ou plutôt encore judicieux à l'égard des cas 
difficiles. Mais s'il nous est défendu de révéler 



IGG SANGUINES. 



une confession, même anonyme, à plus forte 
raisonne devons-nous pas exposer le sommaire 
de tous les aveux, en tirer la quintessence 
et Toffrir aux curiosités sous prétexte de 
philosophie. 

Le jour où je l'entendis prononcer cette 
phrase, quelqu'un en releva le dernier mot : 

— Si cette philosophie était salutaire? 

— Elle ne peut être que funeste, monsieur, 
comme toute morale qui s'appuie sur la des- 
cription de la faute à éviter. L'homme n'est 
complètement démoralisé que dans les pays 
qui souffrent d'une surabondance de mora- 
listes. Constater l'extension d'un vice avec le 
dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord 
oublier que l'auditeur retient l'exemple donné, 
lequel lui servira d'excuse s'il tombe dans le 
même égarement. Aussi je me garderai bien 
de vous dire ce que je sais des mœurs de mon 
temps, car les vôtres en deviendraient pires 
et j'en serais plus affligé que vous. 

Nous convînmes avec modestie que l'abbé de 



LA CONFESSION DE M^"^ X. iOl 

Couézy parlait d'or. Pourtant la même voix 
insista : 

— Tout le monde n'a pas votre réserve, 
monsieur l'abbé. J'ai rencontré dernièrement 
un prêtre qui a été deux ans vicaire tout près 
d'ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce 
qu'il a entendu pendant ses deux années de 
confession au faubourg. Epouvanté. Il ne s'en 
cache pas. Adultères partout, séduction des 
jeunes filles, avortements, infanlicides, empoi- 
sonnement du père ou de l'époux... il se passe 
des choses effroyables au sein des familles, et 
personne ne le sait, hors le confessionnal. 
Tout scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. 
D'autres sont admis, reçus, imposés s'il le faut. 
On voit se multiplier partout, comme une 
peste, un vice presque inconnu autrefois des 
hautes classes... Vous savez lequel, monsieur 
l'abbé? 

— Oh! il y en a beaucoup, fit doucement 
l'abbé de Couézy. Je ne saurais trop celui que 
vous voulez désigner. 



168 SANGUINES. 



— L'inceste, mais oui, tout simplement. 
Qui de nous a jamais entendu parler d'inceste 
il y a vingt ans? Dans ma jeunesse on ne con- 
naissait cela que par la Bible. Un homme qui 
aurait mis à mal sa sœur ou sa fille eût été 
tenu pour fou et enfermé comme tel puisque 
le Gode pénal ne prévoit pas le cas. Et voici 
qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On 
n'entend plus que cela au confessionnal, si 
mes renseignements sont bons. Le premier 
amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolé- 
mées. Le frère initie, déniaise, pervertit, 
séduit, est aimé. Si d'aventure il n'y a que des 
filles dans la chambre des enfants, leur crime 
se complique ou se simplifie, je vous laisse le 
choix du terme... 

L'abbé garda le silence. 

— Enfin, dites une opinion, répéta l'inter- 
locuteur. Suis-je bien informé? Vous qui 
confessez toute la rue de Varennes, trouvez- 
vous que j'aie noirci le tableau des mœurs du 
(emps? Au sujet de l'inceste, en particulier. 



LA CONFESSION DE M"« X. 1CÎ> 

ai-je calomnié les jeunes filles? Avouent-elles^ 
voyons, confessent-elles? 

L'abbé de Gouézy s'accouda au fauteuil avec; 
un sourire très fin, à peine dessiné sous les 
yeux, et qui semblait s'adressera lui-même.. ► 
Puis il chuchota : 

— Oui, mais elles se vantent. 

En relevant les paupières l'abbé constata 
qu'on ne l'avait pas compris. Nous faisions la 
mine de gens qui attendent une réponse grave 
et qui reçoivent une pirouette. 11 s'expliqua^ 
un peu blessé. 

— Si je parlais ici, devant des confesseurs, 
je n'aurais rien de plus à dire. On aurait assen 
entendu ma pensée ; mais il est naturel que- 
vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il 
nous faut exercer pour discerner le vrai du 
faux, entre les réticences sur les faits que Ton 
nous cache, et les exagérations sur les fautes, 
que l'on nous expose. 

15 



<70 SANGUINES. 



— Exagérations? 

— Très fréquentes... Comprenez bien 
d'abord ceci : Je confessionnal n'est un lieu 
mystérieux et redoutable que pour les parois- 
siens qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles 
qui, tous les samedis, viennent s'agenouiller 
sur son petit banc finissent par y acquérir une 
familiarité dont vous ne vous doutez point. 
Nous les rassurons, cela est indispensable; 
sans nos encouragements nous ne saurions 
jamais rien; mais, il arrive assez souvent que 
notre affabilité dépasse le but; et vous allez 
savoir comment. 

L'abbé de Couézy baissa la voix : 

— A onze ans, les jeunes tilles viennent à 
nous. Elles confessent d'abord leurs petits 
pccbcs : colère, gourmandise ou paresse; puis, 
tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles 
parviennent à l'âge d'un péché nouveau dont 
l'aveu leur cause une honte extrême. Quelques- 
unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en 
pailcr. Alors, comme d'une part il n'y a pas 



LA CONFESSION DE W^^ X. 



d'exemple qu'aucune d'elles s'en soit corrigée 
avant son mariage: comme, d'autre part, elles 
comprennent vite quune absolution imméritée 
les met dans un état d'impénitence plus grave 
que l'impénitence simple, elles luttent pendant 
un an ou deux, et désertent le confessionnal : 
celles-là sont perdues pour l'Eglise... Tout à 
l'opposé, nous voyons des jeunes filles senhar- 
dir avec une aisance qui nous confond. Au 
début ce n'est pas impudeur de leur part, loin 
de là: c'est piété, humilité, soumission, mortifi- 
cation. Mais quoi? tout cela se métamorphose. 
Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une 
habitude agréable... S'il arrive que le péché 
ait des complices, s'il peut donner matière à la 
narrationd'une aventure; siuneamie,uncousiny 
un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits 
qui n'en finissent point, et plus nous répétons: 
<( Ma chère enfant, pas de détails I » plus on nous 
répond : « Mon père, il faut bien que je vous 
explique, sans cela vous ne comprendriez pas. »^ 
Nous nous regardâmes sans mot dire. 



€72 SANGUINES. 



— Eh bien ! (et c'est là que je voulais en 
venir) certaines jeunes filles, nerveuses à 
Texcès, s'accusent sans aucune mesure. Elles 
nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être 
inconsciemment elles regardent comme égale- 
ment réalisés les péchés qu'elles ont sur le 
cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles 
s'attribuent les vices qu'elles n'osent pas 
commettre. Elles nous présentent comme 
«'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon 
une scène qui a véritablement commencé là, 
mais qui ne s'est terminée que dans leur 
cerveau... Voilà ce dont il faut avertir le 
confesseur débutant, sous peine de le voir 
juger avec trop de rigueur les coutumes du 
siècle. Parmi les histoires que l'on nous 
raconte, les plus vilaines sont « arrangées ». 
Encore une fois, le confessionnal n'est pas un 
lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se 
vante de tout, même du mal que l'on n'a pas 
fait. 

L'abbé se renversa dans son fauteuil en 



LA CONFESSION DE M"» X. 173 

homme qui vient de trancher un dilîérend. 

Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le 
même contradicteur se chargea de le lui dire : 

— Je ne doute pas, monsieur l'abbé, que 
vous ne soyez un psychologue fort expert, et 
plus apte qu'aucun de nous à pénétrer les 
secrètes pensées. Les hommes qui savent 
ainsi regarder au delà des prunelles possèdent 
un don inestimable autant qu'il est rare, et 
pourtant ce don-là connaît des limites, même 
chez ceux qui le possèdent au plus haut degré. 
Sur quoi vous fondez- vous pour démasquer le 
mensonge? Sur votre seul jugement. Il n'y a 
ni preuves, ni témoins au confessionnal. 
Croyez-vous être certain que, pendant ces con- 
fessions graves auxquelles vous n'ajoutez pas 
foi, votre jugement échappe à l'influence d'un 
optimisme préconçu ? Ne pensez-vous jamais 
que telle scène invraisemblable est par consé- 
quent apocryphe ? Les médecins qui s'occupent 
de psychopathie ont pour axiome que tout est 
possible. Vous ne paraissez pas être de leur avis. 

15. 



17i SANGUINES. 



De la tête, l'abbé fit un geste vague qui 
signifiait : « Ce n'est pas la question. » Puis, 
après un silence calculé, il dit simplement : 

— J'ai des preuves. 

Tous nos regards les lui demandaient. 
Brusquement résolu, il croisa les jambes : 

— Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant 
je me retranchais derrière des secrets invio- 
lables. Mais j'ai reçu naguère une confession 
de femme que je puis révéler sans péché . 
vous en conviendrez tout à l'heure. 

Il releva la tête sur le haut du dossier avec 
un sourire circulaire et imperceptiblement 
vaniteux, qui semblait prendre Conscience des 
curiosités éveillées. Enfin, il commença le 
récit : 

— A une époque que je ne précise pas, 
j'étais prêtre dans une paroisse de Paris que je 
ne dirai pas davantage : il vous suffira desavoir 
que mon église s'élevait très loin de Saint- 
Thomas et que mes ouailles étaient des pau- 



LA CONFESSION DE M"« 



vres. Gomme j'altcndais, un jour, devant le con- 
fessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient 
se présenter, je vis approcher une personne fort 
élégante, mais d'une élégance sobre et qui 
n'était assurément pas ma paroissienne: cer- 
tains chapeaux ne se portent guère qu'entre les 
Invalides et le Palais-Bourbon. Elle avait le 
visage et la taille d'une jeune fille de vingt-huit 
ans ; il est d'ailleurs inutile que je vous la 
décrive. Sur mon invitation elle s'agenouilla, 
et voici ce que j'appris d'elle après un préambule 
où elle m'avertissait que sa confession serait 
grave. 

» Depuis douze ans elle se tenait éloignée de 
la communion. A dix-sept ans, voyageant 
seule avec son père dans l'intérieur de l'Italie, 
elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble 
où tous deux sont contraints d'accepter une 
simple chambre à deux lits : circonstance 
funeste qui les égare. Désormais, dans la 
suite du voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les 
registres comme « Monsieur et Mademoiselle », 



176 SANGUINES. 



mais comme « Monsieur et Madame », afin de 
conserver partout leur liberté d'appartement. 
Jusqu'à cet endroit du récit, rien d'extraordi- 
naire, n'est-ce pas ? 

11 y eut des exclamations. 

— Au retour, continua l'abbé de Couézy 
imperturbable, la situation se maintient, plus 
dissimulée sans doute (car la jeune fille a encore 
sa mère), mais jamais interrompue. Sous pré- 
texte de longues promenades côte à côte, les 
coupables vont cacher leurs erreurs dans un 
appartement loué. Je passe, bien entendu, sur 
le détail de ces fautes, encore que la pénitente 
ne m'ait fait grâce d'aucune explication. Mais, 
tout à coup, le père meurt... Pendant les deux 
années qui suivent, la santé morale de la jeune 
fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à 
l'extrême, se contiennent mal sous la surveil- 
lance maternelle. Plusieurs mariages projetés 
échouent. Des troubles nerveux interviennent, 
accompagnés et suivis de souffrances. Une 
nuit, incapable de résister davantage à la ten- 



LA CONFESSION DE M • X. 



talion du péché, elle se lève, pénètre dans la 
chambre de smi jeune frère qui a quatorze ans, 
et, sans ruse, sans prétexte, muette et folle, le 
prend dans son lit. Elle m'a conté cette terrible 
scène dont elle avait encore la violence dans 
la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et la 
résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne 
peut toutefois commander à son corps et finit 
par être surmonté. Pendant quinze jours elle 
le garde à elle, moins hostile mais de plus en 
plus tourmenté par le remords, et enfin la 
première confession du petit le lui arrache 
pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine, 
s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, 
messieurs, elle l'empoisonne... Instruite par 
un procédé qu'elle trouve dans un feuilleton 
populaire, elle se procure un poison lent, sans 
traces ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle 
voit sa victim e dépérir et s'éteindre sous ses 
yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque 
jour elle lui laisse mentalement à choisir 
entre le crime et le tombeau, sans démasquer 



178 SANGUINES. 



la main qui soulève la pierre et enfin la laisse 
retomber. 



L*œil du prêtre nous parcourut avec un éclair 
tragique, resta quelque temps allumé d'hor- 
reur et, nous regardant toujours en face, prit 
un sourire de franche gaieté. 

Pour nous, en écoutant cette histoire, nous 
avions , oublié jusqu'au bout qu'il s'agissait 
d'une confession suspecté. Le ton du narrateur 
était si formellement affîrmatif que nous 
avions perdu de vue l'occasion, l'objet du 
récit. 

— Qu'ya-t-il de vrai dans tout cela? demanda 
quelqu'un. 

— Pas un mot. Rien, mais rien, pas une 
scène, pas un détail, pas un personnage, pas 
un fait, rien, littéralement rien, ce qui s'appelle 
rien... Six mois après avoir reçu cette confes- 
sion, je changeais de paroisse; la mère delà 



LA CONFESSION DE M'i» X. 179 

jeune fille devenait ma pénitente et moi le 
familier de sa maison. Il y a de ces hasards, 
n'est-ce pas? J'appris successivement que 
jamais Mlle X... n'avait voyagé en Italie ; que 
son père était mort lorsqu'elle avait deux ans; 
qu'elle avait toujours été fille unique, et enfin 
que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, 
non seulement l'histoire était fausse, mais il 
était matériellement impossible qu'elle fût 
véritable en l'une quelconque de ses parties, 
puisque les deux complices n'avaient pas 
existé. Ainsi tout îe roman que vous venez 
d'entendre, — le premier inceste, le second, 
l'hôtel de Pise,rappartomentde Paris, le deuil, 
la scène violente, la confession de l'enfant, la 
lutte, le poison, — tout cela, et les mille détails 
que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le 
répète, avait pris naissance dans le cerveau 
d'une vierge chrétienne qui n'allait même pas 
au bal tant elle fuyait les tentations. 

L'abbé de Gouézy se leva, et, terminant sa 



480 SANGUINES. 



longue visite par un peu de latin et un peu de 
malice: I 

— Laseiva pagina, dit-il, vita proba. Avec 
ces quatre mois si clairs on ferait le portrait 
moral d'une petite jeune fille. 



L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE 

DE MADAME ESQUOLLIER 



16 



[/AVENTURE EXTRAORDINAIRE 

DE MADAME ESQUOLLIER 



Lorsqii'en sortant de l'Opéra, suivie de sa 
jeune sœur Armande, M"'® EsquoUier se fut 
assise dans son coupé automobile : 

— Eh bien? dit-elle. Ton impression? 

— D'abord, physiquement, il est délicieux! 

— Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, 
ma chérie. Embrasse-moi. C'est conclu. 

Elles s'enlacèrent avec tendresse, mais 
Armande protesta : 



tç'4 SANGUINES. 



— Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. 
Qu'importe qu'il me plaise? Je lui ai déplu. Il 
a passé une heure à me faire des critiques, et 
moi, comme une solte, à les mériter. 

— Qu'est-ce que cela veut dire? 

— J'ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n'est 
pas une robe de jeune fille, c'est une robe 
d'actrice. 

— Quel petit insolent! 

— Ce n'est pas tout, ma chère. Il a trouvé 
singulier qu'on me mène à TOpéra un jour de 
ballet. Son père et sa mère ont été présentés 
(de loin) un soir où l'on jouait Zampa et les 
Rendez-vou s bourgeois^ pièces convenables, à 
son avis. J'ai eu le malheur de lui dire que 
Zampa était une histoire de viols, et il m'a 
regardé d*un air suffoqué. Je lui ai dit aussi 
que les Rendez-vous bourgeois apprenaient 
aux jeunes filles comment on introduit un 
monsieur dans sa chambre, et il est devenu 
tout pâle. 

— Mais aussi pourquoi.. »^ 



L'AVENTURE DE MADAME ESQUOLLIER. 185- 

— Je ne sais pas. J'étais énervée jusqu'au 
bout des ongles. Il m'aimait, je le sentais bien. 
Alors je prenais plaisir à le scandaliser pour 
qu'il m'aime encore avec mes défauts... Mais je 
crois que j'ai été trop loin. 

— Qu'est-ce que tu as pu lui dire? 

— Je lui ai montré dans un coin de la scène 
les deux petites Ilaliennes dont tu m'avais 
parlé l'autre jour et je lui ai confié... 

— Que c'était un ménage? 

— Oui. 

— Ça, par exemple, c'est une gaffe. 

— N'est-ce pas? soupira la jeune fille. 

— Et qu'est-ce qu'il a répondu? 

— Il m'a demandé avec qui. 

Madeleine éclata de rire entre ses gants, et 
conclut, sans égards pour les sentiments de sa 
sœur : 

— Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne 
te laisserai pas manquer un pareil mari. Tu 
l'épouseras. Il est précieux. 

Puis, sans transition : 

16. 



186 SANGUINES. 

— Ah ça! dit-elle, mais nous roulons depuis 
vingt minutes. Quelchemin suivons-nous donc? 

Armande effaça la buée qui embrumait la 
vitre, et dit: 

— Je ne vois rien... Il fait noir... 

— Gomment, il fait noir? dans les Champs- 
Elysées? 

A son tour elle se pencha, prolongea son re- 
gard dans les ténèbres et aperçut vaguement le 
sol gris d'une route qui n'était pas bordée de 
maisons. 

— Je... balbutia-t-elle.,. je ne sais pas oii 
nous sommes... Ce n'est plus Paris... Alexandre 
est fou... Arrêtons-le... 

Vivement elle toucha le bouton de la son- 
nette. 

Mais à peine les notes claires du timbre 
avaient-elles tinté dans le silence, on entendit 
près du siège un double déclic rapide, et l'au- 
tomobile fonça en avant, avec un vrombisse- 
ment de coléoptère, au maximum de la vitesse. 



11 



La secousse rejeta en arrière les deux sœurs 
qui, d'une seule voix, gémirent : 

— Ah ! mon Dieu ! 

Madeleine baissa la tête et, par la glace 
d'avant, regarda vers le siège : 

— Mon Dieu! dit-elle encore. Ce n'est pas 
Alexandre... 

— Tu dis? 

— Nous sommes enlevées... Ce n'est pas 
Alexandre qui conduit. 

— Je vais sauter... 

— Armande, tu es folle!... nous faisons du 
quarante ; tu sauterais à la mort ! 

Si elles n'avaient été ensemble, chacune 



188 SANGUINES. 



d'elles eût pourtant sauté ; mais par un senti- 
ment analogue à celui que nous éprouvons au 
bord d'un gouffre lorsque le péril de nos com- 
pagnons nous donne plus de vertige que notre 
danger, Armande et Madeleine pensèrent en 
même temps: « Moi, ie pourrais sauter, mais 
elle se tuerait. » 

Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, 
se prirent et se maintinrent serrées sur le cuir 
des coussins. 

La vitesse du coupé restait excessive. Au 
passage d'un petit caniveau, un choc brusque 
plaqua les ressorts, souleva deux roues qui 
tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, 
rebondit^ frissonna pendant une courte mi- 
nute; puis la course reprit, unie et rapide, 
comme une rivière qui file par delà le bri- 
sant. 

Immobiles au fond de la voiture, les deux 
sœurs, froides d'épouvante, s'étaient tues. Made- 
leine, en femme qui a tout connu de la vie et 
des hommes, songeait : 



L'AVENTURE DE MADAME ESQUOLLIER. 18^ 

*— Si ce n'était que celai S'ils ne nous 
tuaient point! 

Armande ne s'attachait même pas au pis 
aller de cette espérance. Elle n'était pas assez 
ingénue pour ignorer rien de ce qui l'attendait, 
et la pauvre petite devenait folle d'horreur. 
Hélas ! elle s'était fait de son premier amour 
futur une idée si lyrique et si précise à la fois! 
elle avait rêvé tant de nuits à ce qu'elle enten- 
dait qu'il fût pour rester digne de sa petite âme 
orgueilleuse et sentimentale! tant de nuits elle 
s'était juré de ménager au moins celui-là, 
quitte à faire mépris des autres! déjà elle l'en- 
trevoyait dans la brume blanche d'un songe 
heureux à la veille de ses fiançailles, et tout 
allait sombrer au fond de cette aventure... 

— Ah! cria-t-elle tout à coup, Madeleine!! 
j'aime mieux sauter. . . c'est une meilleure fin. . . 

Mais au môme instant l'automobile s'arrêta 
presque, tourna, franchit un porche, parcou- 
rut une grande cour déserte et stoppa devant 
un perron. 



CO SANGUINES. 



Madeleine murmura : 

— Il est trop tard, ma petite. 

Un homme d'une quarantaine d'années, 
«chauve, élégant et obséquieux venait d'ouvrir 
la portière, et saluait. 

Armande poussa un cri : 

— Monsieur, tuez-moi ! tuez-moi ! — et naï- 
vement elle ajouta : — Mais ne m'approchez 
point! 

— Mademoiselle, fit l'inconnu, je ne vous 
approcherai en aucune façon, mais veuillez me 
suivre, le temps presse. Il est inutile de 
crier : la maison est seule au milieu des bois. 

Madeleine descendit la première. Armande 
suivit, mais si défaillante qu'elle manqua le 
marchepied. On la soutint. Un léger clair de 
lune qui venait d'apparaître argenta les sorties 
de bal, les deux profils livides, les cheveux très 
•coiffés. Elles entrèrent, par le perron. 

Toute la maison était éclairée. L'inconnu, 
précédant ses vie limes, traversa un vestibule 



L'AVENTURE DE MADAME ESQL'OLLIER. 19f 



dallé, deux salons et une petite pièce. Il che- 
mina dans un corridor qui paraissait faire tout 
le tour du château et qui déroutait les orienta- 
tions. Enfin il ouvrit une dernière porte, fit 
passer devant lui les deux jeunes femmes et les 
enferma sans les accompagner. 

Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille 
personne était debout, qui salua, elle aussi,, 
tout de noir vêtue. 

— Madame... Mademoiselle... 

Puis, sans autre préambule, sa voix sèche 
articula : 

— Veuillez me permettre de vous désha- 
biller. 

— De nous... de nous... bégaya Madeleine, 
Elle n'acheva pas. La vieille dame avait déjà 

décroché la boucle du manteau, retiré les 
épingles de la ceinture et fait glisser la jupe 
autour du premier jupon. Avec la même dexté- 
rité ses doigts minces firent sauter les agrafes 
du corsage et les épaulettes filèrent le long des 
faibles bras poudrés. 



iO'l SAIVGUINES 



— Vous aussi, mademoiselle, reprit la même 
voix sèche. 

Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un re- 
gard désespéré vers sa sœur qui venait de se 
jeter sur un canapé, secouée des pieds à la tête 
par une convulsion nerveuse. Sans défense, 
ni force, ni courage elle s'abandonna comme 
une morte aux mains qui la dépouillaient. La 
vieille dame prit les deux robes sur son bras 
gauche, sortit vivement et, par derrière, referma 
la porte à clef. 

La jeune fille était restée debout. Elle tomba 
sur les genoux devant un fauteuil, sanglo- 
tante, et se mit à prier. Elle priait presque à 
voix haute en pleurant dans ses mains jointes, 
avec une ferveur épouvantée, balbutiante et 
lamentable. Elle invoqua les trois saints qui 
l'avaient toujours protégée, promit à l'un des 
cierges, à l'autre des aumônes, au troisième 
un vase d'autel acheté chez un bon orfèvre. 
Elle jura de faire une neuvaine, d'observer le 



L'AVENTURE DE MADAME ESQUOLLIER. 193 

jeûne pendant le carême sans réclamer aucune 
dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne 
pas tromper son mari pendant toute la pre- 
mière année, jusqu'au trois cent soixante-cin- 
quième jour, quelles que fussent les circon- 
stances... 

Le temps passait. La pendule de la chambre 
sonna quatre heures du matin. 

Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses 
bras raidis et donnait des coups de poings au 
dossier du meuble. 

— J'en ai assez!! j'en ai assez!! cria-t-elle. 
C'est horrible, cette attente! je serai morte de 
peur quand ils arriveront!... On ne torture pas 
ainsi deux malheureuses femmes!... mais 
qu'est-ce que ces monstres veulent donc faire 
de nous?... Pourquoi ne viennent-ils pas I pour- 
quoi ne viennent-ils pas !.. 

Et puis un accès de tendresse les jeta dans 

ics bras l'anede l'autre. 

n 



19i SANGUINES. 



— Ma chérie ! mon Armande ! ma petite Ar- 
mande! ma petite sœur aimée!... ne crains 
rien, mon amour, je te défendrai, va!... Moi, 
cela n'a pas d'importance... mais, toi, je ne veux 
pas qu'ils te touchent, et ils ne te toucheront 
pas... je te couvrirai de mon corps... 

Un pas sonna dans le couloir sourd. 

— Seigneur ! mon Dieu ! Les voici ! 



]![ 



La clef entra dans la serrure avec un bruil 
si déchirant qu'Armande poussa un cri d'an- 
goisse comme si cela se passait déjà dans sa 
petite virginité. 

La porte ouverte, cependant, on ne vit dans 
l'entrebâillement que la vieille dame portant 
sur le bras les deux robes. 

Les jeunes femmes s'étaient reculées jusqu'à 
l'extrémité de la pièce. 

— Madame... Mademoiselle... dit la voix 
sèche... veuillez me permettre de vous rha- 
biller. 

— Hein? fit Madeleine... mais je... mais 
alors... 



49G SANGUINES. 



La septuagénaire ne s'arrêta point à des 
stupéfactions qui vraisemblablement ne l'éton- 
naient pas elle-même. Merveilleusement ex- 
perte à fermer les agrafes, comme elle s'était 
montrée apte à les défaire, elle remit les deux 
robes oii elle les avait prises, évasa le décolle- 
tage, aéra les dentelles, allongea les plis des 
jupes et sortit avec un salut. 

A sa place, l'inconnu rentra. 

Il était en habit, le front découvert et les 
mains gantées... peut-être un peu plus sem- 
blable à un maître d'hôtel qu'à un homme du 
monde ; mais la différence est parfois si faible ! 
disons qu'il avait l'aspect d'un conférencier 
mondain. 

— Mesdames, dit-il posément, j'avais d'abord 
eu dessein de vous faire reconduire chez vous 
avec mes excuses laconiques, sans donner 
d'autre explication aux mystères de votre en- 
lèvement. Mais la curiosité féminine est un 
élément avec lequel nul ne saurait trop comp- 



L'AVENTURE DE MADAME ESQUOLLIER. 107 

ter. Si je ne vous dis point mon secret, vous 
chercherez à l'apprendre, et en vous perdant 
vous me perdrez moi-même. J'ai donc intérêt à 
vous le dire pour que vous vous en teniez là. 

Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua 
en souriant : 

— Vous avez cette nuit, sur vous, les deux 
plus jolies robes de Paris... 

— Hélas! fit Madeleine les mains sur le 
front, c'était donc pour cela! 

— L'unede mes clientes, une jeune étrangère^ 
a vu ces deux robes lundi à l'Opéra. Elle a 
voulu les mêmes à n'importe quel prix. J'aurais 
pu, cela va sans dire, copier leur forme exté- 
rieure et ce qui fait leur élégance propre, sans 
le secours d'aucun stratagème, car le coup 
d'oeil d'un couturier photographie un corsage 
avec la sûreté d'un objectif; mais vos robes 
sont couvertes par deux dessins de broderie 
dont la fantaisie est absolument déconcertante, 
môme pour un ornemaniste. On ne pouvait 

17. 



198 SANGUINES. 



imiter cela qu'à la condition de tenir la jupe 
et le corsage étalés, sans plis, sur une table de 
coupeur. Il fallait donc, Mesdames, que je me 
les procurasse. 

Il prit une chaise par le dossier, la pencha 
vers lui et reprit : 

— Le plus simple était de les demander à 
votre femme de chambre, en la payant conve- 
nablement. J'y ai certes pensé; mais, par 
malheur pour moi, cette fille est stupide. En 
cas de découverte, de plainte et de procès (il 
faut tout prévoir), elle n'eût jamais résisté à 
cinq minutes d'interrogatoire devant un juge 
d'instruction. Servi par elle, j'étais pris avec 
elle, et c'était une triste fin pour un artiste 
de mon rang. J'ai mieux aimé jouer le tout 
pour le tout et faire enlever les robes avec ce 
qu'elles contenaient. Gela, du moins, était 
digne de moi. 

Les deux sœurs, hébétées devantcette audace, 
se regardèrent sans dire un mot. 

— J'ai donc acheté votre chauffeur et je l'ai 



i 



L'AVENTURE DE MADAME ESQCOLLIER. 190 

remplacé par le mien. L'échange s'est fait dans 
rencombrement de la rue Auber pendant un 
arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties 
du théâtre. Le même dévoué serviteur (c'est 
du mien que je parle ici) va vous reconduire à 
votre hôtel. Deux dames peuvent très bien 
revenir du bal à six heures du matin sans 
étonner personne. Vous ne serez donc pas com- 
promises. D'autre part, votre intérêt le plus 
élémentaire est de garder un silence absolu sur 
cette histoire; car je n'ai pas besoin de vous 
dire que, si vous la racontiez, vos amis la répé- 
teraient... avec un certain sourire. 

Madeleine ne parut pas entendre l'insulte. 
Elle était toute à sa joie d'échapper à l'affreux 
cauchemar et se sentait anéantie devant l'assu- 
rance de cet homme. 

Elle se pencha vers Armande : 

— C'est une grâce de Dieu que mon mari 
ne soit pas là! Quelle chance que ce d^^partpour 
la chasse! 



200 SANGUINES. 



— Pour la chasse? dit le couturier. Je crois 
que mes renseignements sont meilleurs. Il était 
indispensable que monsieur votre époux fût 
absent pendant la nuit de nos projets. Une 
personne fort à la mode s'est éprise de passion 
pour lui... 

— Vous dites! 

Il conclut en s'inclinant : 

— C'est ce qui nous coûte le plus cher. 



IV 



Le lendemain matin, M°° EsquoIIier 
garda le silence, en effet, sur son aventure, car 
elle dormit jusqu'à deux heures, épuisée de 
fatigue et d'émotions. Mais sa meilleure amie, 
M"'^ de Lalette, ayant alors forcé sa porte, 
Madeleine éprouva le besoin irrésistible de 
s'épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla 
le dramatique événement. 

Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier 
mot, elle prit son amie par les deux mains, lui 
fit jurer de n'en parler à personne, expliqua 
longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la 
justice parce que l'instruction de l'affaire la 
couvrirait de ridicule assurément, et peut-être 



Î02 SANGUINES. 



de scandale; que si elle ne poursuivait pas, il 
valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire 
ame qui vive de ce qui s'était passé, car le 
monde comprendrait encore moins pourquoi 
elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait 
publique. Bref, elle comptait absolument sur 
la discrétion de sa chère Yvonne... M"'^ de 
Lalette promit. 

Malheureusement l'histoire était trop belle. 
Les femmes ne gardent bien que les petites 
confidences, pour mériter un jour par là de 
recevoir les grands aveux, et de les répandre. 
Le soir même, M"'^ de Lalette se trouva dans 
un salon oii elle comptait douze amies, aussi 
discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup 
dire). Sous le sceau du secret de la tombe, 
elle raconta le fantastique enlèvement. 

Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. 
Pas un instant elle ne laissa voir que l'aven- 
ture se terminait par un dénouement de comé- 
die. L'effet du début fut saisissant. Des dames 



L'AVENTURE DE MADAME ESQUOLLIER. 203 



criaient : « C'est horrible ! » Toutes se voyaient 
emportées dans l'automobile fantôme par le 
chauffeur mystérieux. L'impression fut si vio- 
lente qu'elle persista jusqu'à la fin : un concert 
d'indignation accueillit le dernier discours, ce- 
lui de l'infâme couturier. 

— Vraiment, dit une dame, il ne faut plus 
s'étonner de rien ! 

— Un enlèvement à l'Opéra ! 

— Paris devient inhabitable ! 

— Nous vivons chez les Apaches ! 

Une vieille fille ne manqua pas d'observer 
que l'heureuse conclusion de la scène était due 
à un miracle; car si la petite Armande n'avait 
pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout 
autrement pour elle. 

Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sor- 
tir sans un cavalier, après le coucher du soleil, 
et qu'elle aurait toujours un stylet dans le 
corsage, un stylet empoisonné, avec le mot 
Muer te gravé sur le plat, puisque le mélodrame 
devenait la vie réelle. 



SANGUINES. 



M™^ de Lalette, seule, ne disait rien, n'ajou- 
tait pas un commentaire à soq récit terminé. 

— Et vous, Yvonne, qu'en pensez- vous? 
demanda une petite voix. 

Elle fit une moue indifférente. 

— Moi? oii! je pense... je pense... 

— Eh bien? 

— Je pense que c'est se donner beaucoup de 
mal pour expliquer un retour à sept heures du 
matin. 

Alors une explosion de joie et de gaîté trans- 
porta les douze amies, et au milieu des cris, 
des rires, des caquets, des applaudissements, 
on entendit la petite voix perçante qui gazouil- 
lait avec délices : 

— Ah! chérie!... Peste que vous êtes! 



UNE ASCENSION AU VENUSBERG 



18 



UNE ASCENSION AU VENUSBERG 



Au mois d'août 1891, comme je venais d'en- 
tendre à Bayreuth Taiinhàiiser, Tristan q\, pour 
la neuvième fois, Parsifal, je vécus une quin- 
zaine de jours dans le verdoyant Marientlial, 
près de la vieille cité d'Eisenach. 

La chambre que j'occupais s'ouvrait au cou- 
chant sur la haute Wartburg et à Fest sur le 
mont Hœrsel que les prêtres et les poètes 
nommèrent jadis le Venusberg. L'Etoile de 
Wolfram, elle-même, apparaissait au ciel léger 
de ce pays wagnérien. 

J'étais alors si enclin au péché qu'après 
m'être accoudé une fois à la fenêtre occiden- 



208 SANGUINES. 



taie, devant les tours de Luther, l'idée ne me 
vint plus d'y retourner, môme en songe. Le 
Yenusberg m'attirait à lui. 

Seul, de toutes les montagnes voisines qui, 
vêtues de sapins noirs ou de prairies mouillées^ 
dessinaient une robe sur la terre, le Venus- 
berg était nu, et tout à fait semblable au seio 
gonflé d'une femme. Parfois les crépuscules 
rouges faisaient nager sur lui les pourpres de 
la chair. Il palpitait; vraiment il semblait vivre 
à certaines heures du soir, et alors on eût dit 
que la Thuringe, comme une divinité couchée 
dans une tunique verte et noire, laissait monter 
le sang de ses désirs jusqu'au sommet de sa 
poitrine nue. 

Pendant de longues soiréesje regardai, chaque 
jour, cette transfiguration de la colline de 
Vénus. Je la regardais de loin. Je ne m'appro- 
chais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son 
existence naturelle, car le plaisir est exquis de 
simplifier les réalitésjusqu'au pur aspcctde leur 
symbole et de rester à la distance oii l'œil n'est 



UNE ASCLINSION AU VEM SDEllG. 200 

pas forcé de voir les choses telles qu'elles sont. 
J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion 
s'évanouît et ne reparût plus le jour où j'aurais 
touché du pied le sol véritable de la montagne. 

Cependant, un maiin, je me mis en route... 

Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé 
de ponts et de ruisseaux verts; puis un sentier 
dans les champs. Je n'avais pas levé les yeux du 
niveau des prairies quand, trois heures plustard, 
j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant. 

Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre 
et pelé, sans terres, sans herbes, sans eaux; 
brûlé par un feu intérieur comme si la malé- 
diction légendaire continuait d'arrêter à sa 
base toutes les verdures nouvelles qui don- 
naient la vie aux autres montagnes. Le sentier 
où je m'engageai était fait de cailloux et de 
lichens morts, parfois presque indistinct dans 
un désert de pierre, parfois nettement conduit 
entre de hautes roches rouillées. 11 s'élevait 
jusqu'au sommet où une petite maison grise 

18. 



210 Sx\NGLINES. 



avait été construite, qui opposait des murailles 
épaisses aux libres violences du vent. 

J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait dé- 
jeuner. Déjeuner sur le Venusberg! C'était le 
coup de grâce. Je le reçus, à ma honte, assez 
volontiers, car, malgré mon désenchantement, 
j'avais faim. 

Les deux filles de l'aubergiste absent me 
servirent sur une petite table un Wiener 
Schnitzl qui était peut-être plus saxon que 
viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais 
en pleine réalité. La salle propre et claire, les 
rideaux blancs aux fenêtres, le carrelage fraî- 
chement lavé, une lumineuse chambre à cou- 
cher qu'on apercevait par une porte ouverte, 
tout acheva de me persuader que je ne man- 
geais pas chez des sorcières, comme un instant, 
hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles 
étaient des esprits sans détour, qui ne voulaient 
prendre aucune part à la damnation du pays. 

Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se 
retira discrètement, et qu'aussitôt la seconde 



TNE ASCENSION AU VENUSBERG. 211 

enfant eut un sourire d'invitation qui prouvait 
son bon naturel; mais, dans les auberges alle- 
mandes, les servantes ne voient guère de li- 
mites précises aux bontés que l'on doit avoir 
pour un jeune voyageur qui passe, et ordinai- 
rement cela n'indique pas qu'elles aient pactisé 
dans l'ombre avec une déesse maudite. 

Nous causâmes. Elle était assez obligeante 
pour comprendre mon allemand, bien que je le 
parlasse à peu près comme un nègre du Kame- 
run. Je lui demandai un certain nombre de 
renseignements topographiques sur ce que 
j'ignorais du pays. Elle me les donna de fort 
bonne grâce. 

— N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte. 

— Quelle grotte? 

— La Venushœhle. 

— 11 y a une grotte de Vénus? 

— Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne 
sais pas pourquoi, mais c'est la Venushœhle; 
il ne faut pas que vous redescendiez de la 
montagne sans avoir visité la Venushœhle. 



212 SANGUINES. 



Inquiet, et même presque jaloux, je voulus 
apprendre si beaucoup d'étrangers étaient 
venus la voir, cette grotte dont le nom seul 
m'avait secoué d'un frisson... 

La jeune fille répondit tristement : 

— Personne! Voyez-vous, la montagne n'est 
pas assez haute pour tenter les ascensionnistes, 
et elle Test trop pour les promeneurs. Nous ne 
voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en 
loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, 
ou y passer la nuit; mais vous êtes le premier 
Français que j'aie vu depuis ma naissance... 

— Où est le chemin de la grotte? 

— Prenez le sentier à gauche. Vous y serez 
dans cinq minutes. Peut-être trouverez- vous à 
l'entrée un homme assis sur une pierre. Ne 
faites pas attention à ce qu'il vous dira : c'est 
un fou. 

* 

Gomment, il y avait une grotte de Vénus 
dans les flancs du Hœrselberg! mais alors le 



UNE ASCENSION AU VENUSBERG. 2i3 

pays de Tannhiiuser avait tout conservé de sa 
terrible légende! 

... La grotte de la Déesse était là, en effet. 
Et l'homme y était aussi. 

Petite, elliptique en hauteur, couronnée de 
ronces brunes et fines, elle apparaissait comme 
le symbole nécessaire de la montagne, comme 
une autre justification du vieux conte germa- 
nique, plus frappante encore que l'aspect char- 
nel du Venusberg à l'horizon... L'intérieur, où 
je plongeais du regard, était obscur, étroit et 
bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses, 
se partageaient le sol indistinct. Il devait être 
difficile d'y pénétrer sans être souillé par la 
fange, mais je ne sais quel charme incompré- 
Jiensible m'attirait dans cette nuit humide... 

— Où allez-vous? dit l'homme brusquement. 

— Au fond de la grotte... 

— Au fond de la grotte? mais il n'y a pas 
de fond, Monsieur. G'estrOaverturede la Terre. 



214 SANGUINES. 



— Bien,fis-jeavecpatience. Jen'iraipasloin... 
je sortirai bientôt. 

Ses longues joues creuses s'empourprèrent. 
Il frappa sa canne du poing. 

— Ah! vous sortirez bientôt! Ha! Ha! vous 
croyez qu'on peut entrer là et en sortir à vo- 
lonté ! Vous prenez peut-être cette grotte pour 
un but d'ascension ou pour une curiosité géo- 
logique? Êtes-vous envoyé par une Agence 
Cook ou par un Musée d'histoire naturelle? 
Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou 
ramasser des pierres pour votre collection?... 
Vous pensez que vous allez découvrir ici des 
lacs souterrains, des poissons aveugles, des 
stalactites architecturales et des voûtes rocheu- 
ses couvertes de cristaux ! Vous allez étudier la 
spéléologie de la Venushœhle ! Ha ! Ha ! c'est 
admirable ! Mais vous êtes donc un fou comme 
les autres! Vous ne comprenez donc pas! Vous 
ne savez donc pas... que Vénus est là toute en 
chair et ses millions de nymphes alentour, 
plus vivantes que vous, puisque immortelles! 



UNE ASCENSION AU VENUSBEUG. 215 

— Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me 
dites ; mais vous me connaissez bien mal si 
vous imaginez que la présence de Vénus puisse 
me retenir d'entrer ici. 

— L'Enfer! cria-t-il. 

— Il ne me déplaît pas de le mériter au prix 
des faveurs qu'elle décerne. 

Le fou esquissa un geste qui signifiait évi- 
demment : Vous ne m.e comprenez pas du tout. 
Puis il se prit le front dans les mains et con- 
tinua de parler. 

— Hœrselberg! Hœllenberg plutôt M ils 
arriveront jusqu'à toi sans avoir pressenti ton 
horreur éternelle, toi qui attends les purs, toi 
qui punis les chastes, toi qui consumeras dans 
l'éternité les mauvais avares de la chair, ô 
Brasier! Us auront vécu leur vie solitaire 
rebelles à 1^ grande loi divine, et ils ne connaî- 
tront ton atroce brûlure que le jour où, à la 
force de TEpée, le Messager des Ames les 

1. lîœlienherg : Montagne d'enfer. 



2i6 SANGUINES. 



plongera dans le gouffre. Ils ont des yeux et ils 
ne voient point, ils ont des oreilles et ils n'en- 
tendent point, ils on-t des bouches et ils ne... 
Mon Dieu! ce sont des fous! des fous ! des fous! 

Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla : 

— Gomment pouvez-vous rêver que le Venus- 
berg- puisse devenir un motif de damnation, 
puisque le Venusberg est l'Enfer lui-même! 

Je fis un mouvement. 

— Hélas! gémit-il. Hélas! mon Dieu! (et ses 
mains descendaient de ses yeux sur sa barbe). 
Hélas? serai-je le seul vivant à connaître la 
Vérité, la Vérité, la Vérité.. Ce sera donc en 
vain que tous les Patriarches auront placé 
Vénus en regard de Dieu comme son antithèse 
effrayante, et personne n'aura su qu'elle était 
Satan? Ce sera donc en vain que la tradition 
antique aura dépeint les Satyres avec ces cornes, 
cette queue noire, ces jambes de bouc, ces 
pieds fourchus : personne n'aura deviné qu'ils 
étaient les Démons. Et quant aux fiainmes 



UNE ASCENSION AU VENUSBERG. 217 

éternelles, personne au monde n'aura compris 
qu'elles sont les milliards de femmes nues qui 
dansent là... 

Il frappa la terre. 

— ... là! sous nos pieds! 

Il tremblait jusqu'à la nuque. 

— Depuis que l'homme pense, depuis que 
l'homme écrit et enseigne, il dit, il répète, il 
crie qu'il n'est pire torture que d'aimer. Gom- 
ment n'a-t-il pas pressenti que dans le monde 
de l'éternelle torture, cette torture-là seule lui 
serait infligée! Et quelle autre imaginerait-il 
qui fût plus épouvantable! 

Il prit alors une posture de voyant et sa main 
s'agita au milieu de son regard : 

— Oui, dit-il, c'est là... c'est là... Du jour 
où nous ne serons plus que des cadavres pour- 
rissants et desâmes affolées d'effroi, c'est là que 
nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous 
les pécheurs, brûler de l'horrible feu qui est la 

19 



218 SANGUINES. 



Convoitise. A chaque joiir et à chaque heure 
nous désirerons, jusqu'à la souffrance, des 
femmes plus belles que les femmes, et à l'ins- 
tant de la possession nous les verrons, comme 
sur terre, s'évanouir en vaines fumées. Mais 
ce qui est ici un spasme, une transe, un cri, 
un sanglot, — ce qui suffit à préparer la malé- 
diction d'une vie humaine par l'enfantement 
du souvenir futur, — sera là-bas le perpétuel 
frisson, l'angoisse ininterrompue, le supplice 
des auEces, et des siècles des siècles... Ah! 
Dieu !... Tel est le destin qui m'attend. 

Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. 
Hochant la tête il reprit, d'une voix affreuse- 
ment altérée : 

— J'ai mal vécu. Monsieur; voici com- 
ment. 

« Je suis né de parents protestants, dans la 
montagne de la Wartburg, là même où Luther, 
voici plus de trois siècles, édifia sa mau- 
vaise doctrine. Majeunesse fut pieuse, ma vie 



UNE ASCENSION AU VENUSBERG. 219 

austère et noble. Pourtant dès ma quatorzième 
année je ne pouvais regarder une femme sans 
être assailli de désirs terribles. Je les matai. 
C'étaient des luttes a troces qui me laissaient, 
au matin, le front trempé de sueur et les mâ- 
choires tremblantes. Je croyais rester pur en 
vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle 
sur moi-même! Pour rester pur je me serais 
tué de ma main avant d'accomplir le péché. 
Jamais ceux qui n'ont pas connu ces combats 
nocturnes entre un devoir religieux et la vo- 
lonté forcenée du corps, jamais ceux-là n'ont 
connu la douleur! — Et je luttais ainsi pour 
une ombre, et je sais maintenant que je luttais 
contre Dieu! — Plus tard je me suis marié. 
Monsieur, mais marié envers le monde. Cette 
femme et moi nous nous étions juré de ne lais- 
ser s'unir que nos âmes, afin de les conserver, 
pensions-nous, supérieures. C'est de la sorte 
que peu à peu je me suis damné par ma faute 
en mentant chaque jour à la loi de la vie; et 
désormais il n'est plus temps pour moi de sui- 



220 SANGUINES. 



vre le droit chemin de ma jeunesse perdue. Je 
suis vierge. Ah! malheur aux vierges! car 
l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur exis- 
tence brève les suppliciera justement dans 
l'infini des peines futures ! 



* 



Il me saisit le bras : 

— Ecoutez!... le soleil descend... Voici 
l'heure... Tous les soirs je viens ici et douce- 
ment la Déesse chante... Elle m'appelle de 
loin... elle m'attire... Je viens comme au jour 
de ma mort, comme au jour de ma chute dans 
la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot. 
Elle va nous parler. 

Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, 
ou l'expression de cet homme, ou le serrement 
de sa main me persuadèrent qu'il disait vrai, 
— mais un frisson brusque m'enveloppa et je 
prêtai l'oreille. 

C'était une sensation que je ne connaissais 



UNE ASCENSION AU VENUSBERG. 221 

point. J'attendais, non pas au hasard, mais 
avec une absolue exactitude de prévision, 
l'événement prédit par le fou. 

Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit oii 
je me trouvais qu'à celui d'un passant, qui, 
ayant vu l'éclair et connaissant la distance de 
Torage, attend le tonnerre céleste à une seconde 
déterminée. 

Le temps qui me séparait du prodige dimi- 
nua d'abord d'un quart, puis de moitié, puis 
des trois quarts et à l'instant précis où j'en 
voyais la fin, une bouffée de parfums traîna 
jusqu'à nous l'écho languissant d'une... Voix... 

Octobre 1896. 



19. 



LA PERSIENNE 



LA PERSIENNE 



Voici mon secret, me dit-elle enfin. 
Puisque ceci vous inquiète, cher ami, je vous 
dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me 
marier. 

Votre question est plus affectueuse que le 
silence des autres, où je lis quelquefois tant 
de réticences blessantes. On n'ignore pas, en 
eflet, la fortune de toute ma famille, et lors- 
qu'une jeune fille riche ne se marie point, c'est 
toujours la faute de son orgueil, ou de son 
ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs: 
suppositions entre lesquelles le monde a le 
choix libre pour juger ma vie, s'il ne les adopte 



226 SANGUINES. 



à la fois, charitablement, toutes les quatre. 

Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants 
pour eux-mêmes. C'est le mari, c'est l'homme, 
l'amant légal ou non, c'est lui dont je me suis 
écartée avec une espèce de terreur qui com- 
mence à peine à s'éteindre maintenant que la 
quarantaine me couvre d'une sauvegarde... Ne 
devinez pas encore : mon histoire n'est pas celle 
d'un amour malheureux; non, non, je n'ai 
jamais aimé; j'ai été vieille trop tôt, un soir, 
à dix-sept ans... 

Ecoutez-moi. Ce ne sera pas long. 

Au fait... peut-être ne comprendrez-vous 
guère pourquoi un événement si banal, si 
connu, a dépouillé ma vie de toutes ses joies 
futures. Il s'agit d'un fait-divers : vous en lisez 
de semblables à la troisième page de tous les 
journaux, et je ne suis même pas l'un des per- 
sonnages du récit que je vais vous conter. Si 
mon existence solitaire en a frissonné si long- 
temps, cela tient à ce que j'ai vu cette chose, 
vu de mes yeux, à un pas de ma personne. 



LA PERSIENNE. 



Vous qui l'entendrez comme une anecdote, vous 
ne sentirez rien de ce que j'ai senti. 






M"^ N... posa le front sur sa main et com- 
mença ainsi, le regard fixe à terre, sans jamais 
lever les yeux vers moi : 

— Il y a vingt- cinq ans, ma mère et moi 
nous habitions un vieil hôtel particulier à 
l'ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple : ni 
cour, ni communs; toutes les fenêtres sur la 
rue, mais la rue calme comme une allée de forêt. 

Une nuit, en pleine été, il faisait, dans ma 
chambre, une chaleur étouflante et je ne dor- 
mais pas. Ouvrir m.a fenêtre, je n'osais, de 
peur de réveiller ma mère. Après une heure 
d'insomnie, je me levai, chaussai des mules, 
et descendis en chemise le grand escalier, jus- 
qu'au salon du rez-de-chaussée. 

Ici... comprenez bien la disposition du salon 
L'hôtel avait eu autrefois un jardin, comme 



22S SANGUINES. 



lui longeant la rue. Ce terrain vendu à des 
constructeurs, la Ville en avait exproprié une 
partie pour l'alignement. Une fenêtre du salon 
s'ouvrait donc sur un coin sombre, en retrait, 
mystérieux et noir, oii les rayons du gaz ne 
pénétraient pas. 

En entrant dans la pièce, je vis qu'on n'avait 
pas fermé cette fenêtre-là. Les persiennes 
seules étaient closes. Epuisée de chaleur et 
presque suffocante, je montai sur l'appui, je 
me retins du bout des doigts aux lattes obli- 
ques de la persienne et je respirai, des pieds à 
la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne. 

C'est le dernier instant de plaisir sans mé- 
lange que j'aie eu dans mon passé. 

Je n'étais pas là depuis une minute lorsque, 
de l'autre côté, un couple survint. 

L'homme entraînait la jeune fille dans ce 
coin d'ombre et de secret. Lui, c'était un faux 
ouvrier, un de ceux qui travaillent trois se- 
maines et qui chôment six mois parce que leur 



LA PERSIENNE. 229 

beauté leur permet de Qiépriser le travail hon- 
nête. Elle, je la reconnus tout de suite. C'était 
une fille de quinze ans à qui ma mère avait 
fait beaucoup de bien et qui venait d'un patro- 
nage où, plus d'une fois, j'étais entrée. Elle 
portait une jupe noire trop courte, une cami- 
sole grise et pas de corset (d'ailleurs elle en 
avait à peine besoin). La petite natte de ses 
cheveux était relevée par une épingle au som- 
met de sa tête blonde. 

Son compagnon, qui la tenait par les deux 
épaules, lui dit avec hâte. 

— Et ici? Veux-tu? 
Elle répondit paiement : 

— Laissez-moi,... laissez-moi... 
Autondesavoix,onsentaitqu'elle avait répété 

cette phrase deux cents fois depuis le restaurant. 
L'homme reprit. 

— Voyons, ma gosse, tu m'as dit qu'oui; 
c'est oui. T'as pas deux idées comme ça. Ce qui 
est dit est dit, pas vrai?... On est bien ici, 
pourquoi qu'tu veux pas ? 

20 



230 SANGUINES. 



— Non... pas là... pas là... 

— Alors, où qu'lu veux? T'as pas le rond, 
moi non plus ; je peux pas te payer une cham- 
bre. Si tu viens jusqu'aux fortifs, marche, on 
en a pour une heure. 

Elle fit signe que non. L'homme devint ner- 
veux. 

— Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, 
oui ou non?... Parce que si c'est non, tu sais, 
j'en ai d'autres... 

La pauvre petite éclata en sanglots. Elle 
pleurait si fort contre la persienne où j'étais 
appuyée que je sentais tous les sursauts de ce 
pauvre jeune cœur bouleversé. 

— Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais 
pas pour ça, pas pour ça... Je ne sais pas com- 
ment dire, mais ce n'est pas ça, l'amour... Je 
vous aime... parce que vous êtes doux, parce 
que vous parlez autrement que les autres, 
parce que je suis toute contente quand je vous 
vois arriver. Je vous aime pour vous embras- 
ser, oh ! ça, tant que vous voudrez, tous les 



LA PERSIENNE. 231 

soirs, tout le temps ! Mais, depuis que vous me 
parlez de ces clioses-là, non, vous savez, je 
neveux pas... surtout avec vous... il me semble 
que ça serait mal. 

L'homme haussa les épaules et se mit à 
jurer. 

— Ah! sacrée maboule de gonzesse... 
Beaucoup d'autres choses que je ne peux 

pas dire. 

Puis, tirant de sou gilet un couteau... un 
couteau... mais un couteau de boucher... 
quelque chose comme une épéc, il planta cela 
dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine 
et dit d'une voix violente et basse : 

— Maintenant, c'est à nous deux. Si tu res- 
sautes je te pique. 

La jeune fille se raidit. Il y eut une scène 
atroce... 

La rue était absolument déserte et le 
silence tellement pur, que seul, le silence des 
champs est aussi calme. On n'entendait môme 



■2:]2 SANGUINES. 



pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il? 
Peut-être deux heures du matin. Tout dormait 
dans le quartier, hors ce couple, et moi, — 
spectatrice atterrée. 

Si près de moi que j'aurais pu la toucher en 
étendant seulement les doigts, la jeune fille 
résistait avec une énergie qui lui donnait 
presque de la vigueur. 

Elle s'était courbée en deux, la tête basse, 
les genoux serrés. Elle soufflait comme une 
bête haletante. Dès qu'on lui maîtrisait les 
bras, elle fermait ses jambes d'enfant, et dès 
qu'on lui touchait les jupes, elle luttait avec 
les mains... Cela dura très longtemps, plus 
que vous ne pouvez croire; mais, comme dans 
la chanson grecque oii, à la fin, Charon terrasse 
le berger, — à la fin, elle fut vaincue. 

Alors, elle battit l'air de ses bras, s'accrocha 
à quelque chose qui était planté dans la per- 
sienne... Elle ne savait pas quoi, la pauvre en- 
fant ; elle ne savait plus que c'était un couteau, 
et, avec sa main armée par hasard, elle re- 



LA PERSIENNE. 233 

poussa une fois encore celui qui la blessait 
horriblement, au corps et à l'âme, pour 
jamais. 

Hélas! la chair humaine, ce n'est rien, c'est 
une boue molle et fine qui cède au premier 
coup... Le couteau entra dans la gorge et brilla 
de l'autre côté 

Un jet de sang... 

(Ici, le long du cou, il y a deux artères 
énormes, d'oii le sang jaillit comme d'un 
cœur...) 

Un jet de sang chaud fusa par la persienne 
fendue et vint m'arroser la ceinture. 

L'homme, étouffé par la lame, les yeux exor- 
bités, ouvrait une bouche effrayante d'cii ne sor- 
tait pas un soupir ; mais, lorsqu'il tomba sur 
la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant 
et sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, 
dans le silence de la rue, trois cris... trois cris 
d'horreur... 

Ah ! ces hurlements à la mort ! je n'ai jamais 
rien entendu de plus épouvantable. 

20. 



234 SANGUINES. 



Ce qui se passa ensuite... peu vous importe, 
n'est-ce pas ? Ma mère, éveillée en sursaut, 
craignant pour moi, me cherchant, trouvant 
mon lit vide, appelant mon nom dans tout 
l'hôtel et me découvrant, enfin, debout sur 
cette fenêtre, toute grasse et rouge d'un sang 
qu'elle crut d'abord le mien... ce n'est pas 
pour cette partie du drame que je vous ai fait 
un tel récit. 

Le reste suffit au fond de mon souvenir. 
J'avais dix-sept ans. En une demi-heure, moi 
qui ne savais rien des réalités, j'avais tout 
appris d'elles, tous les secrets de la vie, de 
l'amour et de la mort; et ce que les romans 
appellent le désir! et ce que c'est qu'un homme 
amoureux! et ce que c'est aussi qu'un homme 
mort. 

Si le monde ignore pourquoi j'ai voulu vivre 
seule, vous, du moins, cher ami, désormais 
vous le saurez, 



L'IN-PLÀNO 



CONTE DE PAQUES 



L'IN-PLANO 



CONTE DE PAQUES 



Quand la grande porte se fut refermée avec 
le claquement de sa forte serrure, la petite Gile 
ne sut pas d'abord si elle devait rire ou pleu- 
rer, tant elle ignorait profondément les émo- 
tions de la solitude. 

Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour 
de sa naissance, on ne l'avait jamais laissée 
plus de cinq minutes seule avec elle-même. 
Le soir elle s'endormait dans la chambre de sa 



-23S SANGUINES. 



mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit; le 
matin, elle travaillait sous le regard de sa 
jeune gouvernante ; Faprès-midi, elle devenait 
le centre charmant et l'objet aimé de toute 
la famille. Dix personnes autour d'elle ne 
l'étonnaient point; mais elle ne connaissait 
pas plus la solitude que Siegfrie d ne connut la 
peur. 

Et, cependant, elle était seule, tout à fait 
seule, pour deux longues heures encore, elle 
n'en pouvait pas douter. 

Son père avait quitté Paris pour la chasse. 
Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant 
le cocher avec le valet de pied. La femme de 
chambre et son mari le valet de chambre 
étaient en pravince, où les avait appelés l'enter- 
rement d'un parent. Le chef et la fille de cui- 
sine sortaient chacun de leur côté, comme 
ils en avaient le droit tous les dimanches, 
M^^^ Gile était donc restée sous la garde unique 
et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante 
madrilène, qui lui apprenait l'espagnol. 



L'IX-PLANO. 239 



Malheureusement, Senorita (comme l'appe- 
lait sa petite élève) semblait avoir ses raisons 
d'aller se promener, elle aussi. Elle était, ce 
jour-là, inconcevablement distraite, et ner- 
veuse, et prête à pleurer» Gile l'aimait bien^ 
et s'enquit de sa peine. Alors, brusquement, 
Senorita lui dit qu'elle allait sortir, qu'elle ne 
pouvait pas l'emmener, que dans deux heures^ 
sans faute, elle serait de retour; mais que pour 
rien au monde il ne fallait le dire à Madame^ 
et que Cile lui prouverait sa tendre affection 
en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle 
ne l'aurait été devant sa maîtresse. 

Cile promit, sans savoir ce qu'elle promettait 
puisque la solitude et elle ne s'étaient jamais 
rencontrées. Senorita piqua une grande épingle 
dans son chapeau noir, embrassa vivement la 
petite fille immobile , et les deux portes 
s'étaient "refermées avant que Cile eût rien 
compris à ce qui venait de lui arriver. 

Mélancolique, elle s'assit doucement sur la 



2i0 SANGUINES. 



chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa 
un gros soupir. 

Tout le monde l'avait abandonnée. 

Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant 
et le lui répétaient sans cesse, parents, grands- 
parents, domestiques, gouvernante, oncles, 
tantes, cousines, amies, pas une âme n'était 
restée là pour avoir l'honneur de lui faire sa 
cour. Tout le monde aimait donc « ailleurs », 
et comment expliquer cela? Gile n'avait jamai s 
prévu la détresse d'une situation pareille. 

Elle se leva sur la pointe du pied, alla de 
chambre en chambre, et de salon en salon. 
Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait 
pour la première fois. Après avoir beau- 
coup réfléchi, Gile observa que la maison dé- 
serte avait reçu en plein jour le silence de la 
nuit, et rien n'est plus mystérieux que cer- 
tains bouleversements des heures par les 
ténèbres du son comme par celles de la lu- 
mière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, 
mais dans le calme soudain des choses autour 



L'IN-PLANO. 24i 



d'elle, Gile tremblait comme sous une éclipse. 

Elle se mit lentement, sagement, au piano, 
ouvrit le premier tome de Schumann à la corne 
qui marquait son morceau le plus facile: 
« Retour du théâtre », et elle voulut jouer. 
Mais l'éclat du premier accord la fit sauter de 
son tabouret par terre, tant il se répercuta 
violemment sur les quatre murs, et elle jugea 
prudent de ne pas continuer. 

Toujours à petits pas, elle courut vers la 
fenêtre: la grande cour pavée, les doubles com- 
muns, les hautes portes closes de la remise et 
de l'écurie composaient comme d'habitude le 
décor trop connu et toujours désert de ses 
contemplations pensives. Même la niche du 
chien prenait un aspect de maison vide, depuis 
le départ pour la chasse. Gile souffla sur la 
vitre lisse, et doucement écrivit dans la buée 
blanchâtre : — Je m'ennuie. 

Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, 
illumina sa petite cervelle. 

21 



242 SANGUINES. 



L'hôlel n'avait que trois étages, et tout le 
troisième était occupé par une vaste biblio- 
thèque, interdite à la jeune Gile. En vérité, elle 
n'imaginait rien de tout à fait inaccessible que 
deux régions supérieures: d'abord cette biblio- 
thèque, et, ensuite, le firmament. Qui l'empê- 
chait d'explorer, pendant son heure d'indépen- 
dance, la première et la plus tentante des 
zones qu'elle ne connaissait point? Qui l'em- 
pêchait? Sa conscience? Non. Cile avait beau- 
coup de conscience, mais seulement à l'égard 
des fautes ou des péchés dont elle comprenait 
la noirceur. Au troisième étage comme au pre- 
mier elle était bien résolue à ne rien faire de 
condamnable. Elle y serait sage, ne casserait 
rien, marcherait sur la pointe du pied, ne 
laisserait aucune trace de [sa visite secrète... 

Un peu tremblante, elle monta. 

Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles 
roses n'avaient jamais posé leur semelle flexi- 
ble, l'effrayait à la fois et l'intéressait comme 
une bande de terrain vierge dans un voyage 



L'IN-PLA>0. 2i3 



de découvertes. 11 y en eut vingt-huit jusqu'au 
sommet. Lorsqu'elle eut atteint la rampe hori- 
zontale, Cile se pencha tout émue avec le sen- 
timent de fouler la cime du monde. 

Sur le palier, la double porte était restée 
entr'ouverte. Poussée par l'enfant craintive, 
elle tourna majestueusement dans l'ombre, 
telle la porte du Mystère, — et Cile entra, sur 
la pointe du pied. 



II 



Cette bibliothèque s'allongeait en forme de 
cathédrale, très haute, très profonde et très 
sombre, avec des vitraux au-dessus des rayons. 
Des multitudes de livres bruns (Cile pensa: 
plus de dix millions de livres) couvraient les 
murs à droite et à gauche, et même au fond, 
dans le lointain. Cile aimait beaucoup leslivres. 
Comme on devait s'amuser avec tant d'his- 
toires ! Sans doute, elle pouvait bien se donner 
la permission d'en lire un peu. D'abord on ne 
le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à 
personne. Pourquoi le lui défendait-on? 

Seulement, l'embarras était grand de choisir 
un volume entre dix millions. Lequel prendre? 

21. 



246 SANGUINES. 



Le plus beau. Et le plus beau, c'était le plus 
grand. Il se trouva que justement devant elle, 
tout en bas du plus haut meuble, se dressait le 
dos noir et or d'un in-plano gigantesque. 

Oh ! celui-là, par exemple, ce n'était pas un 
livre, bien sûr. On ne faisait pas de livres 
pareils. 

Cile se rappela qu'on lui avait donné, autre- 
fois, comme cadeau de Noël, un grand jeu 
enfermé dans une boîte en forme de reliure. 

— Si c'était un jeu ! se dit-elle. 

Et elle se pencha pour lire le titre. 

En majuscules dorées, le titre se lisait : 

HAGIOGRAPH 
HISPANOR 

Les connaissances bibliographiques et latines 
de la lectrice étaient encore trop élémentaires 
pour qu'elle sût compléter la phrase sous sa 
forme véritable : Hacjiographorum hispanorum 
opéra selectissima. 



L'IN-PLANO. 



Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, 
après réflexion : 

— Un hagiographe Hispanor... ça doit être 
un jeu mécanique. 

Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle 
saisit avec les deux mains l'énorme in-plano 
presque aussi grand qu'elle, le tira, fit un eff'ort 
qui tendit ses reins en arrière... Le volume, 
arraché de sa place éternelle, glissa, nascula, 
oscilla et retomba tout debout, sur la tranche. 

Cile respira largement, fière de sa force, et 
plus encore de son audace ; mais elle ne se 
hasarda point à transporter une si lourde 
charge. Toujours avec les deux mains, elle fit 
tourner le premier plat sur ses gonds comme 
une porte sourde, et elle recula de quelques 
pas. 



L'obscurité augmentait autour d'elle. Le 
jour baissait, baissait rapidement. Un long 
rayon, descendu d'un vitrail bleuâtre, frappait 



2Î8 SANGUINES. 



le frontispice noir du livre qu'elle venait d'ou- 
vrir. 

Une sainte espagnole y était gravée en cos- 
tume de carmélite, devant un paysage vague- 
ment africain. Elle tenait un fouet d'une main, 
et de l'autre un grand cœur qui dégouttait de 
sang. 

Cile, eflrayée, recula encore. 

Bientôt, il n'y eut plus rien d'éclairé dans la 
vaste salle, que le fantôme triste et pâle de la 
Sainte ; mais plus les alentours s'obscurcissaient 
de noir, plus elle-même s'illuminait de blanc. 

Elle paraissait grandir, bouger, remuer ^es 
yeux. 

Un souffle d'air venait du paysage animer les 
plis de ses vêtements. 

ENe penchait la tête. 

Elle parla enfin. 

— Cécile... 

La pauvre petite, presque morte d'effroi, 
tomba sur les genoux. 



L'IN-PLANO. 2i9 



— Madame... dit-elle. 

Puis, se reprenant comme une enfant sage, 
et pensant, à propos, qu'il fallait dire « ma 
sœur » à toutes les religieuses, elle muriitL-'^a 
poliment : 

— Ma Sainte... 
L'apparition répondit : 

— Ne crains pas. 

— Oh î je n'ai pas peur, dit Cile, toute blanche, 
mais je suis bien intimidée... Pardonnez-moi, 
ma Sainte. 

Tout en parlant, elle considérait le costume 
flottant de l'Immortelle, la tunique brune, le 
scapulaire, les pieds nus dans les sandales, et, 
par-dessus toute la stature, le vaste manteau 
blanc comme une lumière. 

— Viens plus près, dit la Sainte, plus près. 
Que puis-je pour toi? As-tu quelque chose à 
me dire, ou plutôt, à me demander? 

Cile s'enhardit : 

— Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y 
a tant de choses que je voudrais savoir! Et vous 



250 SANGUINES. 



devez savoir tout, puisque vous venez du ciel. 

— Eh bien, je te permets de me poser trois 
questions. Trois, pas une de plus. Je t'écoute. 
Et je te répondrai, mon enfant. 

Tout de suite, l'enfant posa la première : 

— Pourquoi me défend-on de venir ici ? 
La Sainte lentement répondit: 

— Parce que les poutres, et les planches, et 
les feuilles, et les gravures de toute cette bi- 
bliothèque sont le tronc et les branches et les 
feuilles et les fleurs de l'Arbre de la Science 
du Bien et du Mal. 

— La Science du Bien et du Mal, répéta 
l'enfant. Qu'est-ce que c'est? 

— C'est la connaissance de la vie. 

— La Vie... répéta-t-elle encore. Oh! 
qu'est-ce que sera ma vie? 

La Sainte frissonna imperceptiblement. 

— Ce serait ta dernière question, petite 
Cilc, réfléchis bien! N'aimerais-tu pas mieux 
m'en poser une autre? 



L'IN-PLANO. 251 



Mais la petite, peu à peu rassurée, insis- 
tait : 

— Non! non! c'est tout ce que je veux 
savoir. 

— Si je te réponds, tu regretteras de m'avoir 
interrogée. 

Gile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d'une 
voix très douce : 

— Ma Sainte, répondez-moi, vous me l'avez 
promis. 

Alors l'apparition éleva vers le ciel sa main 
qui tenait un grand cœur de pourpre, et les 
gouttes de sang se mirent à tomber, d'abord 
une à une, comme des larmes, puis par ruis- 
seaux, comme des sanglots. 

— Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir 
le livre de ta vie, savoir comment... de quel 
côté... sous quelle forme... et les circonstan- 
ces... A quoi bon? Toutes les vies humaines 
sont nivelées sous le même rouleau et, quelle 
que soit ta vie, elle sera la Vie... Ecoute-moi 



252 SANGUINES. 



bien, ma pauvre enfant. Tu vis d'illusion et 
d'espoirs : ton illusion s'évanouira; tous tes 
espoirs seront fauchés; jamais! jamais tu 
n'obtiendras ni de conserver ce que tu chéris, 
ni de posséder ce que tu désires, ni de réaliser 
ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur 
d'une poursuite insensée ; tu le verras partout 
à portée de la main, et toujours ta main 
retombera sur le vide, tes genoux sur la terre, 
et ton front sur tes genoux avec tant de san- 
glots que tu te croiras mourir... Tu mourras 
cent fois avec tes cent rêves; ton dernier jour 
n'est pas le plus noir de ceux qui te restent à 
vivre. 

Un flot de sang ruissela du cœur suspendu. 

— Écoute-moi bien... Tu aimeras. Un senti- 
ment nouveau, étrange, inexprimablement 
lumineux et tendre envahira ton âme crédule, 
qui le prendra pour le bonheur, et plus il 
t'aura promis d'allégresse, plus il flagellera ton 



L'IN-PLANO. -253 



corps et ton esprit avec son triple fouet d'hor- 
reur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit 
ton amour, il mourra dans les larmes et tes 
douleurs seront telles que tu ne peux pas les 



Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute 
lole: 
jours. 



violence. Le sang rouge en ruisselait tou- 



— Écoute-moi encore... Tu seras mère. Ahl 
cette fois tu croiras vraiment avoir trouvé le 
chemin de la vie bienheureuse. Ton enfant! 
Ton enfant I Comme tu le désireras! Quel 
avenir enchanté tu révéras pour toi-même et 
pour lui dans tes bras ! Mais du jour où Dieu 
te l'aura promis, tes laimes ne cesseront plus 
de couler sur tes joues. Douleurs horribles 
pour l'obtenir, efforts et peines de tous les 
jours pour le conserver à la vie, terreur s'il 
est malade, déchirement inguérissable si Dieu 
te le reprend comme il te l'a donné. Alors tu 



SANGUINES. 



connaîtras que le malheur monte comme une 
marée à l'assaut de la vie humaine, et sans 
cesse, d'année en année, grossit ses vagues de 
sanglots. 

Le cœur s'élargissait tel qu'un soleil du 
soir. On ne voyait presque plus sa forme, car 
le sang débordait tout autour de lui. 

— Enfin, reprit la Sainte, fais le compte 
aujourd'hui de tous ceux que tu aimes et 
sache que pas un d'eux ne sera près de ton 
chevet le jour où, vieille femme et presque une 
étrangère dans un monde nouveau, tu mour- 
ras, affreusement seule. Tu verras, l'un après 
l'autre, tes quatre grands-parents si bons et 
tant aimés disparaître des lieux où tu les 
embrassais. Tu verras ta mère expirer, peut- 
être après une agonie dont tu frissonneras 
pour toujours. Tu mettras ton père mort dans 
un cercueil de chêne, entre deux couches de 
sciure de bois pour que sa pourriture ne filtre 



L'IN-PLANO. 2o5 



pas à terre, par les fentes de la caisçe reclouée 
sur son front... 

— Ah ! ! ! 

Cile, au dernier degré de l'épouvante, criait, 
pleurait, tendait les mains... 

— Non... non... ma Sainte... non... ne me 
dites pas... 

Elle se jeta en suppliant dans les plis du 
manteau de lumière; mais à travers la vision 
impondérable, elle toucha l'énorme in-plano 
toujours debout sur sa tranche... Le volume 
chancela en arrière, s'abattit de toute sa hau- 
teur et son bruit formidable tonna dans la 
voûte retentissante, pendant qu'au sein du 
nuage de poussière bleuâtre s effaçait et fuyait 
sainte Thérèse de Jésus. 

Au même instant la porte s'ouvrait... Brus- 
quement quatorze jets de foudre enflammèrent 
le lustre électrique, et Cile entendit la voix de 
son père crier sur un ton de fureur qu'elle nt 
lui avait jamais connu : 



m SANGUINES. 



— Cécile! méchante enfant! c'est ici que je 
te trouve ! 

Ah ! la pauvre petite n'était guère en état de 
repondre. Elle écouta la colère paternelle avec 
une espèce d'égarement; elle vit dans cet 
éclat de voix le commencement des malheurs 
de la vie, et dans une explosion de larmes elle 
se coucha sur le plancher. 



III 



— Je veux mourir tout de suite, tout de 
suite; je veux mourir tout de suite... répétait- 
elle. 

Le père inquiet, s'approcha, la releva, la 
prit sur ses genoux, l'interrogea. Que s'était-il 
passé? Qu'est-ce que tout cela signifiait? 
Pourquoi était-elle entrée là? et pourquoi ces 
cris de désespoir? Mais Gile ne voulait pas 
répondre. Gile ne voulait plus que mourir. 

Elle sanglota pendant une heure sans pou- 
voir expliquer sa peine. Elle pleurait, la tête 
perdue sur l'épaule de son père, qui la berçait 
un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui 

22. 



258 SANGUINES. 



avait dit la Sainte, avec une petite voix 
blanche, monotone et désespérée comme en 
ont les personnes mourantes qui prononcent 
leurs dernières paroles. 

Son père l'écoutait parler. 11 ne voulait 
montrer qu'une émotion souriante; mais, 
malgré les efforts de toute sa volonté, il ne 
put s'empêcher d'avoir les yeux en larmes et 
resta plus pâle que la petite lorsqu'elle eut 
achevé son récit... 

Alors il l'embrassa de plus près. Ses deux 
larges mains affectueuses enveloppèrent des 
deux côtés la petite tête blonde inondée de 
pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse : 

— Mon enfant... mon petit... console-toi... 
Tu as été punie, tu le vois, parce que tu m'avais 
désobéi. Voilà ce qui arrive aux petites filles 
qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent 
sur la vie certaines choses qu'elles n'ont pas 
besoin de savoir... 

Il reprit après une hésitation : 

— ... et qui ne sont pas vraies. 



L'IN-PLANO. 250 



Cile leva ses yeux d'enfant grave : 

— Pas vraies?... Gomment, pas vraies?... Ce 
que m'a dit la Samte n est pas vrai? 

— La Sainte a voulu t'effrayer, pour ta 
pénitence, ma chérie; mais la vie est tout le 
contraire du tableau qu'elle t'en a fait. La vie 
est belle... La vie est douce... La vie est 
bonne... Tout est bonheur. 

Et, de nouveau, il s'efforça de sourire. 

L'enfant le regarda longtemps... puis elle le 
serra de toute sa force, en tremblant de la tête 
aux pieds. 



.*3^^ 



TABLE 



l^OMME DE POURPRE 1 

DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT 55 

UNE VOLUPTÉ NOUVELLE 73 

ESCALE EN RADE DE NEMOURS 107 

LA FAUSSE ESTHER 123 

LA CONFESSION DE M"® X 161 

L'aVENTURE EXTRAORDINAIRE DE MADAME 

esquollier 181 

une ascension au venusberg 205 

la persienne 223 

l'in-plano 235 



IMPRIME 

PAR 

PHILIPPE RENOUARD 

19, rue des Saints-Pères 
PARIS 



\K^gS 



08S3 



Louys, Pierre 
Sanguines 




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